C’est un casse-tête dont l’enjeu est hautement politique. D’un côté, la commission chargée d’organiser l’élection de l’Assemblée constituante tunisienne vient de se dire incapable d’y arriver pour la date prévue, le 24 juillet. Il y a sept millions d’électeurs à enregistrer, des papiers d’identité à établir pour nombre d’entre eux, des scrutateurs à former. Tout reste à faire, dit la commission, et nous ne pouvons pas risquer que le vote soit contesté parce que nous n’aurions pas eu suffisamment de temps pour le préparer. Son président s’est donc prononcé, dimanche, pour un report du scrutin au 16 octobre mais, d’un autre côté, et si justifiée qu’elle soit, cette proposition inquiète beaucoup de Tunisiens pour trois raisons. La première est que le pays vit un entre-deux institutionnel depuis la chute de la dictature en janvier, que l’exécutif est faible car il est provisoire et sans légitimité électorale, que les problèmes s’accumulent, que des décisions de fond sont à prendre, qu’après l’adoption d’une nouvelle Loi fondamentale par la Constituante il faudra passer aux législatives et, éventuellement, à une présidentielle – que ce délai est, en un mot, un luxe que le pays ne peut pas se permettre. Le deuxième motif d’inquiétude est que les touristes se sont faits rares, que l’économie tunisienne dépend beaucoup d’eux, que les tensions sociales, déjà perceptibles, risquent donc de s’aggraver après l’été et que ce ne serait pas là les meilleures conditions pour tenir un débat serein sur le type d’institutions dont le pays doit se doter après 23 ans de dictature. Quant au troisième motif d’inquiétude, il est régional et encore plus profond. La petite Tunisie est enserrée entre deux voisins qui ne souhaitent ni l’un ni l’autre le succès de sa transition démocratique. Les militaires algériens n’ont aucune envie qu’il puisse encourager leur peuple à demander de vrais changements. Le colonel Kadhafi ne veut pas que l’adoption d’une Constitution démocratique par une Assemblée tunisienne élue galvanise plus encore les insurgés auxquels il a de plus en plus de mal à faire face. Non seulement tout ce qui retarderait la stabilisation institutionnelle de la Tunisie conforterait les dictatures limitrophes et leur donnerait plus de temps et de moyens pour déstabiliser le pays qui a donné naissance au printemps arabe mais, jusqu’au Yémen et en Syrie, cela prêterait la main aux régimes en place dont l’intérêt n’est pas que la liberté marque des points à Tunis et, bientôt, au Caire. L’enjeu n’est pas seulement nord-africain. Il est également proche-oriental. Cette question de date concerne tout le Maghreb et le Machrek mais, outre que les problèmes auxquels se heurte la commission électorale sont bel et bien réels, les partis tunisiens ne sont pas unanimes à vouloir que le vote ait bien lieu dans deux mois. Les plus petits d’entre eux voudraient plus de temps pour choisir leurs candidats et se faire connaître. Les islamistes sont officiellement partisans du 24 juillet mais ne seraient, en fait, pas mécontents de disposer d’un délai supplémentaire pour achever leur sortie de la clandestinité et pouvoir jouer sur le mécontentement social. Le débat politicien est aussi complexe que le débat de fond et la Tunisie doit maintenant trancher entre deux maux.

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