C’est un non-dit qui a dit et s’étend de plus en plus. Dans la montée du « non », dans ce très fort mouvement d’opinion qui pourrait bien, maintenant, conduire à la défaite du « oui », il n’y a en effet pas que le mécontentement social, l’impopularité du gouvernement et l’impact, surtout, des critiques que Laurent Fabius, l’invité de ce matin, fut le premier à lancer contre ce texte. Il y a aussi les craintes, voire le rejet, suscités par l’élargissement de l’Union à dix nouveaux membres, à des pays qui faisaient, pour la plupart, partie du bloc soviétique ou de l’Union soviétique elle-même, qui sont donc moins riches que l’Union d’hier, que nous situons mal sur la carte et connaissons encore plus mal. Ces pays inquiètent, et pas seulement en France, car on craint que la libre circulation des personnes ne conduise à un afflux de leurs ressortissants dans l’ancienne Europe de l’Ouest, qu’ils n’attirent des délocalisations industrielles et qu’ils ne soient, enfin, qu’un cheval de Troie des Etats-Unis, leurs alliés au sein de l’Union, adversaires de l’Europe politique et partisans d’une Europe-marché, politiquement inféodée à Washington. Ces craintes sont d’autant plus vives que les idées libérales sont dominantes dans cette partie de l’Europe et que ses gouvernements avaient pris le parti des Etats-Unis dans la bataille sur la guerre d’Irak. Une image s’est ainsi largement imposée, celle de nouveaux membres venant renforcer la Grande-Bretagne au sein de l’Union pour y constituer un bloc de poids libéral et atlantiste. Qu’en est-il en fait ? Pour ce qui est, d’abord, de l’afflux de demandeurs d’emploi, ces craintes sont exagérées car ces pays connaissent une croissance forte, que le chômage y frappe des personnes si peu qualifiées qu’elles n’auraient aucune chance, et le savent, de trouver un travail ailleurs et que la misère n’y est pas telle que le seul espoir y serait l’émigration. Ces pays ne sont pas le Mali, loin de là, mais leur niveau de formation, leurs infrastructures, leur bas niveau de salaires et d’impôts attirent en revanche les délocalisations. C’est vrai. C’est un vrai problème mais sa gravité ne saurait faire oublier que les entreprises françaises, allemandes ou italiennes trouvent de nouveaux marchés dans ces pays, y font travailler nombre d’expatriés, que l’Europe perd moins aux délocalisations intra-communautaires qu’extra-communautaires, en Inde ou en Chine, et que plus le niveau de vie montera dans ces pays, moins les délocalisations y seront profitables. Pour ce qui est enfin de l’atlantisme et du libéralisme de ces pays, ils ne sont pas génétiques. Sortant du communisme, ils ont regardé vers l’Amérique, sa puissance et son modèle, mais outre que leurs opinions publiques étaient massivement hostiles à la guerre d’Irak et que leurs gouvernements sont en train d’en rappeler leurs troupes, le libéralisme n’y est plus aussi en vogue. Non seulement il n’y est plus incontesté mais ces pays réalisent enfin que leur avenir économique est en Europe, pas aux Etats-Unis, et que ce n’est pas le dumping social mais la solidarité européenne qui les fera décoller. Pas plus que la Grande-Bretagne, ces pays ne sont figés dans un moment de leur Histoire.

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