L’histoire, là-bas, ne fait que commencer. On voudrait se réjouir, applaudir ce peuple qui s’est révolté contre des élections truquées et qui a su chasser, en vingt et un jour de manifestations, le vieux Président qui avait organisé cette fraude. On voudrait communier avec ces immenses foules qui dansaient, hier, de joie dans les rues de Tbilissi après avoir arraché sa démission à Edouard Chevardnadze sans qu’une seule goutte de sang n’ait coulé. Tout cela avait l’exaltant parfum de la liberté en marche, d’une nouvelle révolution de velours, mais les lendemains ne chantent pour autant pas en Géorgie, ancienne République soviétique du Caucase, à la frontière de la Russie et du Proche-Orient, loin de tout mais enjeu de trop de batailles à la fois. Aux temps de l’URSS, la Géorgie fut ce qu’il y avait de plus riant dans l’Union. Gorgée de soleil, elle en était le verger. Non seulement ses plages attiraient la fine fleur de l’intelligentsia moscovite mais son Premier secrétaire, Edouard Chevardnadze déjà, préférait la souplesse à la manière forte et laissait à sa République des marges de liberté. On allait respirer en Géorgie mais lorsque Boris Eltsine, du jour au lendemain, fit éclater l’URSS, ce pays se trouva soudain confronté aux mêmes problèmes que tous les nouveaux Etats sortis de l’Union. Il y avait la liberté, oui, l’indépendance, évidemment, mais comment rebâtir une économie fondée sur un marché commun disparu ? Comment faire avec les Républiques autonomes, morceaux des ex Républiques fédérées qui, elles aussi, voulaient leur indépendance ? Comment faire sans hommes et sans partis pour prendre la relève du système communiste ? Les problèmes furent bientôt tels que les Géorgiens rappelèrent Edouard Chevarnadze au pouvoir, en 1995, non seulement parce qu’il ne leur avait pas laissé un si mauvais souvenir mais, aussi, parce qu’il s’était fait, comme ministre des Affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, tant d’amis à l’Ouest que ses compatriotes virent en lui leur sauveur. Il aurait pu l’être mais, au Nord, la Tchétchénie était à feu et à sang. A l’intérieur, les indépendantismes régionaux faisaient rage. La corruption, comme dans toute l’ancienne URRS, fleurissait et, pire que tout, le pétrole de la Caspienne, de l’Azerbaïdjan limitrophe, aiguisait les appétits américains. La Géorgie est ainsi devenue un champ de bataille, feutrée mais féroce, entre la Russie qui voulait y préserver des liens séculaires et les Etats-Unis qui veulent y faire passer un oléoduc reliant la Caspienne à la Méditerranée via la Turquie. Ils le veulent car si le Proche-Orient saute, la Caspienne est l’alternative. La Géorgie est, autrement dit, d’une importance vitale pour les Etats-Unis. Ils ne pouvaient pas la laisser sombrer dans les troubles, pas plus que la Russie qui a bien assez d’une Tchétchénie dans le Caucase. Coupable d’avoir voulu bourrer les urnes, rejeté par son peuple, Edouard Chevarnadze, a donc été simultanément lâché par Washington et Moscou. Il n’avait plus qu’à jeter l’éponge. La Géorgie va devenir un condominium russo-américain, une incertaine frontière entre l’Amérique et la Russie, deux faux amis qui ne s’y feront pas de cadeaux.

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