Dans cette nouvelle crise internationale, il n’y a pas que l’avenir immédiat de l’Ukraine qui se joue. Quelle que soit maintenant l’évolution des choses, que ces gigantesques manifestations en faveur du candidat évincé, Viktor Iouchtchenko, soient noyées dans le sang, s’essoufflent ou débouchent, au contraire, peut-être sur une victoire de l’opposition, le fait est que la séculaire division de ce pays s’est irrémédiablement accentuée et que, sous l’œil américain, les deux grands ensembles européens, l’Union européenne et le Fédération de Russie, se retrouvent là face à face. Le problème n’est maintenant plus de savoir qui l’a réellement emporté. Fraude il y a eu car, avec des taux de participation frisant les 100% dans les régions orientales et russophones, les partisans de l’autre Viktor, Viktor Ianoukovitch, le gagnant officiel, le candidat que soutenait la Russie, ont forcé le destin des urnes mais 3% de moins, 3% de plus, fraude ou pas, il n’y a plus une mais deux Ukraine. A l’est, dans les régions minières et orthodoxes, où l’on parle surtout russe et les Russes sont le plus présents, c’est vers la Russie que l’on regarde car la frontière entre les deux pays n’y a pas de sens, qu’elle y est aussi dépassée que le sont, en France, les anciennes limites entre langue d’oc et langue d’oïl. A l’ouest, en revanche, sur des terres qui furent longtemps austro-hongroises ou polonaises, où l’Eglise est dite « uniate » car elle est rattachée au Vatican, la Russie reste vécue, malgré l’indépendance nationale, malgré l’effondrement soviétique, comme une puissance hostile, d’autant plus menaçante que son raidissement politique et son enrichissement pétrolier font craindre une tentation de recolonisation économique. L’Ukraine occidentale regarde vers l’Union européenne et, au-delà d’elle, vers la protection de l’Amérique. Fraude ou pas, cette fracture s’est retrouvée dans les urnes et rien ne la réduira car rien ne réduira la force d’attraction des trois pôles extérieurs qui pèsent sur ce pays. Les Etats-Unis souhaitent faire entrer l’Ukraine dans l’Otan afin d’élargir encore leur présence militaire en Europe et de l’étendre jusqu’aux frontières de la Russie, nouvelle puissance pétrolière qui modernise son arsenal nucléaire. Sont-ils prêts de gagner ? La Russie, elle ne veut pas de l’Otan à sa frontière occidentale. Elle veut, au contraire, inclure l’Ukraine et la Biélorussie dans un marché commun à vocation politique dont elle serait le centre. La Russie peut d’autant moins renoncer à son grand voisin que c’est là, en Crimée, qu’elle a ses ports d’accès aux mers chaudes mais est-elle en train de perdre et question dans la question Vladimir Poutine pourrait-il se le permettre ? Quant à l’Union européenne que l’Ukraine occidentale voudrait tant rejoindre, elle ne veut ni laisser Vladimir Poutine faire n’importe quoi à la frontière polonaise, à la frontière orientale de l’Europe élargie, ni tendre ses relations avec la Russie alors qu’il lui faut organiser avec elle un partenariat économique et stratégique. Pour l’Union, comme pour la Russie, le chemin est miné. Tout le monde joue gros, très, très gros, les Ukrainiens les premiers.

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