« Terrorisme », oui, bien sûr, mais ce seul mot ne rend pas compte du drame de cette nuit. Derrière cette salle de théâtre moscovite prise en otage par des kamikazes tchétchènes, derrière l’épouvantable bilan de l’assaut donné par la police, OOO morts, il y a presque deux siècles de batailles incessantes, de combats et de trêves, entre l’immense Russie et la toute petite Tchétchénie. Cette guerre, car c’en est une, commence en 1834, lorsque les armées tsaristes lancées à la conquête du Caucase sont stoppée par les Tchétchènes. Il faudra vingt-cinq ans à la puissante Russie pour dompter ces guerriers, musulmans depuis le XVIII°, qui se battent avec un héroïsme inouï sous la direction d’un personnage de légende, l’imam Chamil qui ira mourir à Médine après sa défaite. En 1859, les Tchétchène sont vaincus mais la résistance se poursuit et lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir en Russie, la situation est toujours tellement instable qu’ils ne savent pas que faire. Ils commencent par noyer les Tchétchènes dans une République « des montagnes » réunissant six autres peuples du Caucase du Nord. Ca ne marche pas. On passe à des régions autonomes, pour isoler maintenant les Tchétchènes, puis on les unit, en 1936, aux Ingouches, plus dociles, plus résignés à l’occupation russe, pour former la République tchétchéno-ingouche. L’URSS n’était pas vraiment transparente mais ces seules volte-face suffisent à dire que la guerre, devenue rampante, n’est pas finie. Six ans plus tard, les armées du Reich atteignent le Caucase et, en 1944, Staline accuse Tchétchène et Ingouches de « collaboration » et les fait déporter en Asie centrale. Leur République est démantelée, puis reconstituée en 1957, pendant le dégel khrouchtchevien. On imagine ce qui se racontait le soir, au coin du feu, dans les familles tchétchènes, l’héroïsme et le martyre ressassés, l’attente de la revanche qui arrive en 1991, quand Boris Eltsine marche vers le Kremlin, après le putsch raté contre Mikhaïl Gorbatchev. « Prenez le plus d’indépendance possible », lance alors Eltsine aux peuples soviétiques car il veut en finir avec l’URSS pour s’arroger la Russie. Les Tchétchènes proclament leur indépendance. Eltsine approuve parce qu’il entend, lui, « indépendance au sein de la Fédération de Russie». Mieux, il fait armer les Tchétchènes pour qu’ils aillent chatouiller la Géorgie que Moscou veut déjà se rattacher. La guerre repart en 1994, déclenchée par le Kremlin. Elle dure deux ans, deux ans de débâcle continue pour l’armée russe, et se termine par un faux accord d’indépendance progressive dans l’interdépendance. C’est trop peu, trop tard. Déjà, les réseaux islamistes formés en Afghanistan s’implantent en Tchétchénie. Ils s’imposent à la population, prennent en main les combattants et quand Boris Eltsine, ébranlé par les scandales et l’alcoolisme, décide de passer la main à un homme de confiance, Vladimir Poutine, le futur Président relance délibérément la guerre pour se poser en défenseur de la Russie. Cela plaît aux Russes qui n’en peuvent plus de reculer sur tous les fronts mais la guerre de Tchétchénie a, désormais, gagné Moscou.

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