En Tunisie, comme en toute démocratie, même naissante, il y a une droite et une gauche. La droite tunisienne, c’est Ennahda qui devrait, sauf surprise, devenir la première formation du pays et n’aime plus trop qu’on le qualifie d’islamiste car il se réclame désormais des islamistes de Turquie, convertis à la démocratie et régulièrement reconduits au pouvoir, depuis bientôt 11 ans, par le suffrage universel.

Comme l’AKP turque, les islamistes tunisiens préfèrent se présenter en parti islamo-conservateur et, si leurs adversaires laïcs les accusent de tenir un double langage, le fait est qu’ils se sont assez recentrés pour que les salafistes, les plus extrémistes de leur mouvance, aient aujourd’hui rompu avec eux. Ennahda affirme vouloir concilier l’islam et la démocratie, accepter l’alternance, ne pas vouloir imposer les commandements religieux à quiconque et c’est ainsi que ce parti s’est attiré un très large soutien des classes moyennes les plus modestes, petits fonctionnaires et petits commerçants qui veulent voir respecter les traditions, affirmer l’identité arabo-musulmane de la Tunisie, retrouver des repères et éviter que leurs filles ne se promènent en mini-jupe.

Ennahda est le contraire d’une droite éclairée. C’est une droite dévote, traditionaliste, profondément réactionnaire, mais tout, sauf al Qaëda et, face à ces conservateurs, le camp laïc constitue de fait un vaste centre-gauche qui irait, en France, de la gauche de la gauche au Modem et devrait sortir majoritaire de ce scrutin si l’on additionne les voix de ses nombreux partis. La Tunisie est bilingue mais, à droite, on parle arabe tandis que la gauche parle français. La droite se cherche une identité dans la revalorisation des traditions religieuses alors que la gauche, qui aimantent les intellectuels et les classes moyennes supérieures, préfigure par sa culture et ses modes de vie l’unité des deux rives méditerranéennes.

Cette droite et cette gauche ont peu des choses en commun, infiniment moins que les droites et les gauches européennes, mais c’est avec une égale ferveur et une émotion commune que leurs électeurs se sont rendus hier aux urnes, tous heureux et fiers de pouvoir participer, pour la première fois de leur vie, en nombre et dans l’ordre, à de vraies élections, libres et pluralistes.

Le printemps arabe est une réalité. La jeune démocratie tunisienne était, hier, belle, très belle à voir mais demain ?

Demain, la gauche se divisera entre adversaires et partisans d’un gouvernement d’union avec Ennahda, entre ceux qui pensent qu’il faut ostraciser les islamistes pour ne rien avoir à leur céder et ceux qui considèrent, au contraire, qu’il faut les mettre à l’épreuve du pouvoir et ne surtout pas leur laisser le monopole de l’opposition dans une période économiquement difficile.

Les laïcs vont s’affaiblir de cette division tactique. Les islamistes en profiteront mais eux-mêmes sont divisés entre durs sortis des prisons de l’ancien régime, modernisateurs revenus d’exil, militants de base qui ne voient pas plus loin que le minaret et jeunes technocrates ambitieux qui ont rejoint ce parti ascendant par souci carriériste. Ennahda n’est pas, non plus, un bloc. En Tunisie comme dans tout le monde arabe, la partie ne fait que commencer.

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