Ni l’un ni l’autre ne sont de grands orateurs. Il y eut, dans l’histoire des Nations-Unies, de meilleurs discours que ceux que Georges Bush et Jacques Chirac y ont prononcés hier mais rarement, jamais sans doute, deux chefs d’Etat, qui plus est du même camp, y auront développé deux visions du monde aussi radicalement opposées. Pour le Président américain, c’est d’emblée qu’il le dit, ce nouveau siècle fait face à « la plus claire des divisions », entre les terroristes et la civilisation, « entre ceux qui recherchent l’ordre et ceux qui répandent le chaos » et il ne peut pas y avoir de « neutralité », dit-il, dans cette bataille. La conclusion qu’il en tire est si évidente qu’il n’a même pas besoin de la formuler. Dans chaque phrase, derrière chaque mot, on entend qu’il n’y a donc pas d’autre choix que de se rallier au panache des Etats-Unis, grâce auxquels le régime taliban « n’est plus » et qui « ont agi », en Irak, avec d’autres, « pour défendre la paix et la crédibilité des Nations-Unies ». Sous Bill Clinton, l’Amérique était la « nation essentielle ». Sous Georges Bush, elle est le commandant en chef, celui qui décide et agit, pour le bien contre le mal, et l’Onu n’est, dans cette vision, qu’un instrument civil parmi d’autres qui devrait, en Irak, « assister » les Etats-Unis et leurs alliés « dans la rédaction d’une Constitution, la formation de fonctionnaires et l’organisation d’élections libres ». Quand, ces élections ? A quand le gouvernement de l’Irak par les Irakiens eux-mêmes ? Georges Bush ne le dit pas car « ce processus, explique-t-il, doit se développer en fonction des besoins des Irakiens » - non pas de leur volonté mais de leurs « besoins » dont les Etats-Unis, comprend-on, seront juges. Pour le Président français, c’est tout l’inverse et il le dit. « Dans un monde ouvert, nul ne peut s’isoler, nul ne peut agir seul au nom de tous ». « Le terrorisme renaîtra sans cesse si nous ignorons qu’il tire prétexte des conflits non résolus et des déséquilibres du monde ». « Engagée sans l’autorisation du Conseil de sécurité », la guerre d’Irak, « a ébranlé le système multilatéral ». « Il n’y a pas d’alternative aux Nations-Unies », martèle-t-il, car le multilatéralisme « permet d’appréhender les problèmes dans leur complexité et leur globalité ». L’Onu donc, une Onu qui doit, en Irak, prendre en charge le soutien non plus à l’Amérique mais à un gouvernement irakien aux commandes, et une Onu qui doit bénéficier maintenant, estime Jacques Chirac, de plus de « démocratie », d’« autorité » et d’« efficacité ». Georges Bush s’est campé en commandant en chef. Jacques Chirac, devant ce Parlement du monde, a pris, lui, la tête de l’opposition, appelant à la solidarité internationale, à la « taxation des richesses engendrées par la mondialisation », à « l’universalité » de cette Justice internationale que les Etats-Unis récusent, à l’élargissement, enfin, du Conseil de sécurité « à l’Allemagne et au Japon mais aussi à quelques grands pays, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ». Hier, à l’Onu, deux hommes se faisaient face. L’un a la puissance et de gros ennuis devant lui. L’autre, la liberté de l’opposant et l’oreille du monde.

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