Dans le confort de la terreur et des pleins pouvoirs, les dictatures finissent toujours par commettre ce type d’erreur. Au pouvoir depuis 1962, les généraux birmans du Slorc, le Conseil d’Etat de la loi et de la restauration de l’ordre, ont augmenté, le 15 août dernier, les prix de l’essence de 66%, du diesel de 100% et du gaz de 535%. Tous les prix se sont brutalement envolés, notamment ceux des transports en commun, dans ce pays d’Asie du sud-est qui est l’un des vingt plus pauvres du monde. Pour nombre de salariés, il est devenu plus coûteux de se rendre à leur travail que de ne plus travailler. Les étudiants ne peuvent plus aller en cours autrement qu’à pieds. La junte avait pensé que le pays courberait une fois de plus la nuque, habitué à le faire par les sanglantes répressions de 1988 et la constante négation de toutes les libertés, mais dès le 19 août, des manifestations contre la vie chère ont éclaté dans plusieurs villes du pays. Le 6 septembre, des moines bouddhistes de Pakokku ont pris en otages des miliciens qui les avaient maltraités après qu’ils se furent joints à un rassemblement. Mardi dernier, c’est dans la capitale même, à Rangoon, que des milliers de bonzes, dans leurs robes cannelle ou safran, sont descendus dans les rues. Ils y sont depuis, redescendus tous les jours, toujours plus nombreux, entraînant toujours plus de monde dans leur sillage. Ils étaient dix mille hier, scandant, pieds nus, « Nous marchons pour le peuple ». Une foule aussi nombreuse les suivait et les protégeait et la veille, samedi, un cortège avait même réussi à passer et s’arrêter devant la maison où Aung San Suu Kyi, est en résidence surveillée presque ininterrompue depuis 1989. Prix Nobel de la paix pour son combat non violent en faveur de la démocratie, « la Dame », comme l’appellent les Birmans, est la fille du héros de la lutte d’indépendance nationale contre la Grande-Bretagne, et avait, surtout, remporté les élections de 1990 dont la junte n’a jamais reconnu le résultat. Sur fond de colère populaire, la jonction s’est faite entre elle et les bonzes qui ne cachent plus vouloir le renversement de la dictature. Une crise majeure vient de s’ouvrir en Birmanie qui peut maintenant déboucher sur de grands bouleversements car même la Chine prodigue des conseils de modération aux militaires birmans alors qu’elle est le seul pays au monde à les soutenir, à la fois pour s’approvisionner en matières premières et pour s’en faire des alliés contre l’Inde limitrophe. Par crainte d’être condamnée par l’Assemblée générale des Nations Unies qui siège en cette fin de mois, la junte temporise. Elle n’ose pas s’attaquer aux bonzes après avoir commis une telle erreur et rien n’est plus dangereux pour une dictature honnie que de laisser voir sa faiblesse. L'opposition se prend à rêver. La liberté peut marquer des points, la Chine perdre un pion de son dispositif asiatique et, si ces généraux tombaient enfin, l’unité de la Birmanie pourrait être mise en question car elle ne tient que par la dictature.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.