Comme on ne comprend pas, on dit « al Qaëda ». On le dit d'autant plus qu’on retrouve, chez les auteurs de ce raid sanguinaire contre le centre commercial de Nairobi ce mélange de la plus grande modernité et d’un effarant fanatisme menant à une volonté de tuer le plus gens possibles au prix de sa propre mort, ce même mélange qui avait été la marque du 11 septembre.

Contre les tours jumelles, c’était les avions suicide. Là, c’est tuer jusqu’à être tué dans une entreprise de communication politique utilisant Twitter. Le parallèle est frappant mais il ne faut pourtant pas s’y égarer car il n’y pas, dans cette opération, cette ambition mégalomane de précipiter une guerre entre l’islam et l’Occident qui avait été celle d’Oussama ben Laden et de sa base, al Qaëda en arabe.

Là, nous ne sommes que dans les retombées extérieures d’un interminable conflit intérieur, celui de la Somalie, l’Etat failli, l’Etat chaos, l’Etat éclaté, situé à l’extrémité orientale de la Corne de l’Afrique.

Constituée d’anciennes colonies italiennes au sud et britanniques au nord, la Somalie avait accédé à l’indépendance en 1960. Durant neuf ans, elle avait tenté de s’unifier dans la démocratie mais le coup d’Etat d’un général, Siyaad Barre, met fin à cet espoir en faisant de la Somalie une sorte de démocratie populaire, alliée de l’URSS et conduite par un militaire. C’est, à l’époque, une évolution banale dans les pays issus de la décolonisation mais ce qui l’est moins est que Siyaad Barre est proprement lâché par le Kremlin en 1977, lorsqu’il entre en guerre contre un autre allié de Moscou, l’Ethiopie, pour récupérer l’Ogaden, un territoire que les deux pays se disputent.

Dès lors Siyaad Barre ne fait que se survivre pendant que son pays plonge dans la famine. Son régime s’effondre en 1991. La Somalie devient alors la proie de grandes familles rivales dont les milices la pillent et la détruisent systématiquement jusqu’à ce que Bill Clinton décide, en 1992, d’y envoyer des troupes sous mandat de l’Onu. C’est l’opération « restaurer l’espoir », « restore hope » mais elle tourne court en moins d’un an quand les images d’un massacre de soldats américains tournant en boucle sur toutes les télévisions du monde décident les Etats-Unis à rappeler leurs troupes.

Il s’ensuit treize années d’une anarchie redoublée pendant lesquelles toutes les tentatives de stabilisation échouent et, en 2006, ce sont les tribunaux islamiques, les juges religieux, qui prennent le pouvoir et rétablissent l’ordre, un ordre islamique, rigoureux et puritain, mais un ordre malgré tout préférable à trois décennies d’anarchie. Cela durera six mois au bout desquels une intervention éthiopienne renverse les tribunaux avant que le Kenya n’intervienne à son tour, il y a deux ans, pour sécuriser une zone frontalière nécessaire à son économie.

C’est cette intervention que les shebab, des fanatiques issus des tribunaux islamiques avec lesquels ils ont rompu, voulaient dénoncer et venger. Ils se réclament d’al Qaëda mais ils sont surtout somaliens, enfants perdus et devenus fous de quarante années de faillite et de violences ininterrompues dont le massacre de Nairobi n’est ni le premier ni le dernier moment.

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