Ce n’est pas déjà fait. Le colonel Kadhafi peut encore infliger d’épouvantables souffrances à son peuple avant de finir assassiné ou pendu à un réverbère mais il ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir et, de la frontière orientale de l’Algérie à la Mer Rouge, trois pays arabes limitrophes, la Tunisie, la Libye et l’Egypte, vogueront alors vers la démocratie. Ce sera une traversée incertaine, pleine d’écueils et de vents contraires. Ca ne se fera pas en un jour car on ne sort jamais vite de tant d'années de dictature. Cela va forcément tanguer puisque ces économies sont à construire et que la démocratie aura du mal à répondre aux attentes sociales qu’elle suscitera et suscite déjà en Egypte comme en Tunisie mais ce n’est pas parce que les difficultés s’annoncent qu’il faudrait ne pas se réjouir de ces bouleversements. Outre l’essentiel, la liberté que ces peuples recouvrent, leur soulagement et leur bonheur, il y a quatre raisons pour lesquelles le printemps arabe est fondamentalement positif, quels que soient les cours du pétrole. La première – il faut le répéter – est qu’il sonne la fin du face-à-face mortifère entre dictature et islamisme, de ce choix qui semblait incontournable entre deux monstres et faisait encore préférer la sclérose des potentats à la vigueur des fanatiques. Une nouvelle génération arabe a émergé, celle de la démocratie. Elle a été l’acteur de ces bouleversements derrière lesquels les islamistes courent et, dans ces pays dont plus de la moitié de la population n’a pas 30 ans et souvent beaucoup moins, c’est cette génération qui va prendre les commandes, portée par l’idéal de la liberté. La deuxième raison de se réjouir est que la chute prochaine du dictateur libyen va renforcer l’onde de choc des victoires déjà remportées par les peuples égyptien et tunisien et que tous les régimes en place au Maghreb et au Machrek devront finir par s’ouvrir ou périr. Eux-mêmes le sentent. Ce n’est pas pour rien que l’Algérie vient d’annoncer la levée de l’état d’urgence sous lequel elle vivait depuis 19 ans, que le souverain marocain s’est engagé à poursuivre et accélérer les réformes politiques, que la monarchie saoudienne a largement ouvert ses caisses pour développer les aides sociales et que le pouvoir syrien veille à endiguer toute envolée des prix alimentaires. La peur a changé de camp. Les dictatures tentent, si peu que ce soit, d’arrondir les angles et, troisième raison de se réjouir, la dictature iranienne s’en trouvera plus isolée que jamais. C’est dans ce pays qui n’est pas arabe mais totalement lié aux évolutions du Proche-Orient que le rejet du régime est le plus ancien et le plus profond. Les Iraniens ne veulent plus de leur théocratie et ce pouvoir dont les caisses sont vides et les échanges commerciaux gravement perturbés par les sanctions internationales va devoir trouver une réponse à ce changement de donne avant que l’addition des crises sociale, économique et politique ne le mette dos au mur. Elle reste à écrire mais une page nouvelle s’ouvre à l’est et au sud de la Méditerranée et, quatrième raison de se réjouir, pourvu que l’Europe sache saisir cette chance, elle peut permettre de nouveaux rapports, mutuellement bénéfiques, entre les rives de ce lac intérieur.

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