Emmanuel Macron a déclaré samedi qu’il allait « faire pression » sur le gouvernement camerounais après un massacre de civils commis par l’armée dans la partie anglophone du pays, déclenchant la colère de Yaoundé.

Président depuis 1982, Paul Biya le jour de la dernière élection présidentielle, le 7 octobre 2018, à Yaoundé, la capitale. Au deuxième plan, son épouse Chantal.
Président depuis 1982, Paul Biya le jour de la dernière élection présidentielle, le 7 octobre 2018, à Yaoundé, la capitale. Au deuxième plan, son épouse Chantal. © AFP / Jean Pierre Kepseu / ANADOLU AGENCY

C’est un cas d’école de la difficulté de changer le cap de la politique africaine de la France s’agissant de la question des droits de l’homme. La crise qui vient d’éclater entre le Cameroun et la France se déroule en trois actes ; et elle n’est pas terminée, mettant Emmanuel Macron au défi de définir les prochaines étapes :

La séquence actuelle commence le 14 février, lorsque 23 civils sont tués dans le village de Ngarbuh, dans le nord-ouest du Cameroun, une région anglophone théâtre depuis plusieurs années d’une rébellion contre le pouvoir francophone du Président Paul Biya. L’opposition et les ONG parlent d’un massacre délibéré par l’armée, et l’ONU réclame une enquête indépendante.

Le village de Ngarbuh (parfois nommé Ntumbo), dans le nord-ouest anglophone du Cameroun, où a été commis un massacre de civils le 14 février 2020
Le village de Ngarbuh (parfois nommé Ntumbo), dans le nord-ouest anglophone du Cameroun, où a été commis un massacre de civils le 14 février 2020 © AFP / Sophie RAMIS, Jonathan WALTER / AFP

Deuxième acte : samedi, au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron est interpelé par un activiste camerounais, et le Président de la République emploie un ton et des mots inhabituels : « Je vais appeler la semaine prochaine le président Biya et on mettra le maximum de pression pour que cette situation cesse. Je suis totalement au courant et totalement impliqué sur les violences qui se passent au Cameroun et qui sont intolérables ».

Troisième acte, évidemment, le gouvernement camerounais est furieux : hier, plusieurs centaines de personnes, fidèles du régime, ont manifesté devant l’ambassade de France à Yaoundé pour dénoncer l’ingérence de Paris ; et une déclaration très sèche du Président Biya affirme, sans citer la France, que le Cameroun entend « rester maître de son destin ».

L’ancienne puissance coloniale qu’est la France se trouve dans une situation plus qu’ambigüe : Paris, au temps du général de Gaulle, a installé ce régime en matant par la force toute opposition, puis soutenu l’ancien séminariste Paul Biya dans sa conquête du pouvoir en 1982. Voilà donc 37 ans que Biya est à la tête de ce pays, un autocrate qui organise tous les sept ans des élections qu’il ne peut pas perdre.

Mais comment faire évoluer cette relation incestueuse héritée de la célèbre « Françafrique », sans pour autant déstabiliser une région qui l’est déjà passablement ?

Emmanuel Macron l’a dit samedi dans sa conversation filmée avec l’activiste camerounais : la France est critiquée si elle se tait, et elle est critiquée si elle parle. Le Président a choisi de parler, car le Cameroun vit aujourd’hui une fin de règne délétère.

L’an dernier, la France avait publiquement demandé, et obtenu, la libération de l’opposant numéro un, Maurice Kamto. Cette fois, Emmanuel Macron met la barre plus haut, au risque de se voir accuser par ses propos, non pas de défendre les droits de l’homme, mais de s’ingérer dans les affaires camerounaises.

Mais ce qui se passe dans la région anglophone va trop loin, et le silence devient complice. Human Rights Watch s’apprête à publier un rapport accablant sur le massacre du 14 février, et les démentis de Yaoundé ne valent plus grand chose.

Comment peser sur une telle situation sans renouer avec l’ingérence d’antan ? Délibérément ou accidentellement, on ne sait pas, Emmanuel Macron a créé une situation inédite pour lui, dont la suite reste à définir.

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