Il y a dix ans, lors de la précédente commémoration de la libération d’Auschwitz, la présidente du Bundestag avait dit l’essentiel en quelques mots, quelque chose de profondément juste mais souvent mal compris. « Le crime d’Auschwitz, avait dit Mme Süssmuth, n’est comparable à rien ». Par « crime d’Auschwitz », elle désignait évidemment l’extermination des Juifs d’Europe mais en quoi est-elle « incomparable » alors qu’il y eut, avant Auschwitz, le massacre des Arméniens, que le Goulag a fait plus de morts que tous les camps nazis réunis et que le siècle d’Hitler s’est achevé dans l’extermination planifiée des Tutsis du Rwanda ? Ce n’est pas le nombre des victimes - encore que…- qui fait la différence. Ce n’est pas non plus - encore que… - la froideur de ce génocide, sa méthode, cette industrie de la mort qu’ont inventée les nazis, la sélection à la descente des trains, les chambres à gaz, les crématoires, la récupération des cheveux et des dents en or, la mobilisation d’ingénieurs, cette routine d’une bureaucratie qui donne le vertige sur l’âme humaine puisque ce sont des hommes, pas des martiens, qui ont fait cela. Non ! Ce qui fait l’absolue spécificité de ce génocide-là c’est qu’il fut et demeure incompréhensible, totalement irréductible à quelque passion humaine que ce soit, peur ou cupidité, vengeance ou fanatisme religieux. Staline voulait sauver son régime par la terreur, les Ottomans éradiquer un peuple qui incarnait, à leurs yeux, jusque dans la métropole, la désagrégation de l’empire, les Espagnols, plus haut dans l’Histoire, tuaient ceux dont ils voulaient les terres et les richesse, mais les nazis ? Comment comprendre que, tout à la conquête de l’Europe, ils aient consacré tant de moyens et d’énergie à l’anéantissement des Juifs, non pas des Juifs de gauche ou de droite, religieux ou libres-penseurs, de tel ou tel pays mais de tous les Juifs, d’hommes, de femmes et d’enfants si divers et dispersés qu’ils ne pouvaient en rien constituer un obstacle spécifique à l’ambition du Troisième Reich ? On ne peut pas le comprendre. Cela reste incompréhensible sauf à voir que les nazis ne voulaient pas seulement dominer le monde mais effacer aussi, avec les Juifs, les idées de justice et d’égalité entre les hommes, de morale universelle et de transcendance, de dépassement de soi, dont Moïse ou Dieu, (c’est comme on voudra), avait fait d’Israël le dépositaire sous la forme des Dix Commandements, matrice du judaïsme et de ses descendances religieuses et intellectuelles, de toute notre civilisation. Si ce crime est, effectivement, « incomparable », c’est parce qu’il n’a pas seulement été commis contre un peuple mais contre l’idée même de genre humain, d’enfants d’un même Dieu ou d’une même morale, contre ce fondement même de l’humanité qui constitue l’héritage commun des civilisations monothéistes, des enfants d’Abraham. Cet héritage, les nazis ne l’ont pas seulement bafoué comme il le fut tant de fois dans l’Histoire. Ils ont voulu le nier, briser une continuité, faire d’une race un nouveau Dieu et c’est pour cela qu’Auschwitz, le crime absolu, hante et hantera toujours plus nos consciences.

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