Si elle se confirmait, cette rupture changerait beaucoup de choses en Irak, et pas pour le pire. Alliés depuis les débuts de l’intervention américaine et co-organisateurs des attentats qui ensanglantent ce pays, la minorité sunnite et les djihadistes d’Al Qaëda semblent diverger et se déchirer. Lundi, Al Hayat, le quotidien arabophone basé à Londres, publiait une déclaration de six des groupes armés du sunnisme irakien annonçant qu’ils avaient formé un front pour combattre la branche irakienne d’Al Qaëda dirigée par le Jordanien Abou Moussad Zarkaoui. Condamnant les attentats « contre des innocents », ces six groupes proclamaient « la fin de la collaboration avec Al Qaëda » et ce changement de donne paraît se vérifier sur le terrain. Selon l’agence Reuters, l’attentat qui avait fait 80 morts parmi de jeunes recrues de la police le 5 janvier dernier à Ramadi, le chef-lieu de la province d’Al Anbar, aurait dressé la population de ce bastion sunnite contre les djihadistes. Les chefs de tribu auraient décidé de chasser Al Qaëda de la province. Des combats opposeraient depuis les alliés d’hier. Des assassinats auraient eu lieu de chaque côté. La ville de Ramadi serait inondée de tracts de dénonciations réciproques et les sunnites en seraient venus à fournir des informations sur les djihadistes aux Américains. L’intérêt des Etats-Unis comme des autorités irakiennes est, évidemment, d’annoncer ou attiser cette rupture mais le fait est qu’elle n’aurait rien de surprenant car, alliés par la seule vertu du principe selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami, sunnites et djihadistes n’ont rien de commun. Les sunnites sont des nationalistes laïcs. Les djihadistes d’Al Qaëda dont l’intervention américaine a permis l’afflux en Irak sont, eux, des fous de Dieu qui rêvent de reconstituer l’unité de l’Islam en le précipitant dans un choc frontal avec l’Occident. La Maison-Blanche les avait bien involontairement unis, mais, alors que les sunnites ne s’étaient dressés contre l’Amérique que parce que la chute de Saddam les avait marginalisés, les djihadistes voient en Irak l’occasion d’une première victoire de l’Islam contre les « croisés ». A leurs différences idéologiques, sunnites et djihadistes ajoutent ainsi une différence d’objectifs. Minoritaires et chassés par les Américains des postes de responsabilités qu’ils avaient toujours occupés à Bagdad, sous Saddam comme avant, les sunnites voulaient empêcher, par les armes, que la loi de la majorité donne tout le pouvoir et toutes les richesses à la majorité chiite et ses alliés kurdes. Ils voulaient empêcher l’éclatement de l’Irak et y garder une place alors que les djihadistes ne se soucient en rien de cet Etat qui n’est, pour eux, qu’un terrain de lutte. Après deux années d’aveuglement, les Américains avaient fini par comprendre qu’ils pourraient défaire cette alliance en rassurant cette minorité dont ils avaient fini par obtenir la participation aux législatives de décembre. Depuis, les sunnites sont tentés de faire valoir leurs intérêts en s’intégrant au jeu politique. C’est le tournant amorcé ces derniers mois et dont ces signes de rupture avec Al Qaëda pourraient être la conséquence.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.