C’est un très beau moment. Comment dit-on déjà ? Oui… Une « tragédie optimiste ». Vendredi dernier, un homme magnifique, Hrant Dink, Arménien et Turc, directeur de l’hebdomadaire Agos, infatigable militant de la reconnaissance du génocide de son peuple sous l’empire ottoman et ardent avocat, en même temps, d’une réconciliation turco-arménienne, était assassiné à Istanbul. L’homme qui l’a tué n’avait pas vingt ans. Il sortait à peine de l’adolescence et l’on sait maintenant qu’il avait été armé et chauffé à blanc par des nationalistes qui n’ont que l’honneur et la fierté turques à la bouche. Ces nationalistes là sont de plus en plus nombreux en Turquie. Ils ne sont pas la majorité. Ils ne constituent pas même une minorité significative mais, depuis que tant de voix s’élèvent, dans tant de pays de l’Union européenne, pour rejeter la seule éventualité d’une adhésion de la Turquie à l’Europe, depuis que la Turquie entend hurler entre les lignes qu’on ne veut pas d’elle car elle serait autre, qu’elle est musulmane, pas digne d’entrer dans le club, depuis que la Turquie est, en un mot, si honteusement méprisée, le nationalisme y a le vent en poupe. A ce « nous ne voulons pas de vous » répond inévitablement un « Eh bien nous non plus » qui gagne les esprits et, dans ce contexte, ce meurtre avait un objectif. Il voulait glacer les Européens, les dresser plus encore contre la Turquie pour mieux la dresser contre l’Europe et la détourner de son aspiration plus que séculaire à devenir européenne. Ce meurtre était une machine à créer de la haine mais elle s’est retournée contre les assassins qui l’avaient conçue. Dès vendredi, des milliers de personnes se massaient devant l’hebdomadaire de Hrant Dink, dignes, bouleversées et répétant inlassablement devant les caméras : « Nous sommes tous des Arméniens ». Ces images ont tellement ému la Turquie qu’au jour des obsèques, lundi, c’est un cortège de près de cent mille personnes qui a repris et martelé cette phrase : « Nous sommes tous des Arméniens ». Il y avait là, invités par Ankara, des délégations de la diaspora arménienne et, même, des officiels venus de l’Arménie voisine. Le ministre turc des Affaires étrangères était présent et, de ce cortège de la fraternité, un électrochoc est né L’Arménie propose de nouer « sans conditions » des relations diplomatiques avec la Turquie. La Turquie déclare vouloir enfin modifier l’article 301 de son code pénal qui criminalise l’insulte à l’identité turque et au nom duquel tant d’intellectuels sont régulièrement poursuivis pour avoir voulu ouvrir ces placards de l’Histoire refermés sur le drame arménien. Quelque chose change, dit-on partout à Istanbul car la Turquie vient de refuser, spontanément, massivement, que le rejet que l’Europe lui oppose la livre à ses extrémistes. La Turquie s’est montrée européenne pour deux, plus européenne que bien des Européens, et c’est un moment d’espoir - fragile, incertain mais venu du cœur d’un peuple.

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