Nerveux, traits tirés, les journalistes libanais attendaient Bernard Kouchner. Il y avait deux heures, hier, qu’il s’entretenait avec le Premier ministre, là-haut, dans les étages du Sérail, le Matignon de Beyrouth, et tous n’avaient qu’une question à lui poser. Quatre jours après qu’un groupuscule islamiste, Fatah al-Islam, trop évidemment lié à la Syrie, eut replongé leur pays dans l’angoisse et le sang, tous voulaient lui dire : « Merci d’être ici, merci d’être venu manifester la solidarité de la France mais Nicolas Sarkozy sera-t-il autant à nos côtés que l’avait été Jacques Chirac ? Sera-t-il aussi intransigeant que lui avec la Syrie ? ». Bernard Kouchner entre sous les flashs, rappelle tous les voyages qu’il a fait dans ce pays comme militant de l’humanitaire mais il est, aujourd’hui, devenu ministre. « M. le ministre, qui accusez-vous de cette provocation ? Pourquoi le Quai d’Orsay n’a-t-il pas voulu désigner la Syrie ? – Vous me demandez à qui profite le crime », répond-il avant d’enchaîner : « La Syrie n’est pas indifférente à ce qui se passe au Liban et ne l’a jamais été… ». Il pèse ses mots, les cherche presque et ajoute : « … mais on ne trouvera la paix au Liban qu’en la recherchant avec tous les pays de la région, la Syrie, l’Iran, Israël ». Les visages s’allongent. La presse libanaise entend là comme une confirmation de tout ce qui se dit à Beyrouth sur la volonté des nouveaux dirigeants français de renouer le dialogue avec la Syrie et Bernard Kouchner a beau dire et marteler, comme Nicolas Sarkozy l’avait déjà fait, que la France est plus que jamais déterminée à ce que l’Onu crée le Tribunal international qui devrait se saisir de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, rien n’y fait. Un doute s’installe à Beyrouth. Tous les forces, sunnites et chrétiennes principalement, qui se sont juré d’arracher leur pays à l’étau syrien – les « forces souverainistes » comme on dit – craignent que Nicolas Sarkozy ne suive la voie des Démocrates américains, ne veuille, à son tour, chercher un compromis avec Damas plutôt que d’ébranler le régime syrien en l’acculant à une défaite politique. « C’est une erreur, m’expliquait hier soir l’un des plus hauts dirigeants libanais. Regardez, poursuivait-il : toutes les provocations syriennes échouent les unes après les autres. Le Liban résiste, son armée se consolide et s’unit dans la défense du pays tandis, chaque jour un peu plus, le régime syrien se réduit à un clan familial aux abois dont il ne faut pas nourrir les illusions de puissance ». C’est vrai. L’argument est fondé mais, en Europe comme à Washington, l’urgence est régionale. Elle est de briser l’alliance qui s’est formée entre l’Iran et la Syrie, de chercher, oui, un accord avec Damas pour isoler Téhéran. Personne, surtout pas la France, ne veut reculer sur le Tribunal international mais l’idée de la carotte et du bâton, du Tribunal et du dialogue, fait son chemin. Il y a, disait Bernard Kouchner, des « nuances » entre le nouveau Président et son prédécesseur. Bernard Guetta en direct de Beyrouth au Liban.

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