C’est un mouvement qui dure – déjà deux semaines – mais pour combien de temps ? Partie de la capitale, Lhassa, la révolte tibétaine s’est d’abord étendue à d’autres villes de cette région théoriquement autonome. Elle a bientôt gagné les régions limitrophes, à large peuplement tibétain. Hier encore, la presse chinoise indiquait qu’un policier du Sichuan avait été tué et plusieurs autres blessés au cours de la journée. Elle ajoutait que 381 « émeutiers » s’étaient rendus aux forces de l’ordre après qu’un ultimatum leur eut été lancé. Aussi fragmentaires et orientées qu’elles soient, ces indications laissent deviner des mouvements d’importance, d’une ampleur et d’une détermination d’autant plus impressionnantes que des renforts ont maintenant été envoyés en nombre dans ces régions mais la réalité du rapport de force n’en est pas moins là. Ce n’est pas seulement que les 7 ou 8 millions de Tibétains pèsent numériquement peu dans une Chine d’un milliard trois cents millions d’habitants. C’est aussi, et surtout, qu’une révolte n’a de chances de devenir contagieuse que si le pouvoir qu’elle défie est politiquement faible et que d’autres forces voient là une occasion à saisir de le renverser ou lui arracher des concessions. Or, ce n'est pas le cas. Les problèmes de la Chine sont immenses et innombrables. Ils sont avant tout sociaux car ces trois décennies de croissance spectaculaire ont crée d’effarantes inégalités, laissé sur le bord de la route des centaines de millions de paysans et d’ouvriers de vieilles industries lourdes et fait des salariés de l’exportation des damnés de la terre, surexploités et sans droits. Les tensions sociales sont si sérieuses que la presse chinoise avait recensé 87 000 « incidents collectifs », grèves, protestations ou jacqueries, pour la seule année 2005. Leur nombre n’a pas dû régresser depuis puisqu’aucun chiffre n'a été publié pour les années suivantes et que la question sociale est devenue récurrente dans les discours officiels mais, pour sérieux qu’ils soient, ces problèmes ne font probablement pas une situation révolutionnaire. Après un siècle de guerres civiles, de cruautés japonaises et de décennies maoïstes culminant dans les horreurs de la Révolution culturelle, après l’échec aussi du mouvement démocratique de 1989, la Chine est d’autant moins prête à basculer dans une révolution qu’elle a retrouvé une fierté nationale dans son essor économique et son émergence internationale. Non seulement elle est dans une phase d’affirmation peu propice aux contestations frontales mais la minorité tibétaine n’est pas populaire, généralement regardée comme attardée, ingrate et manipulée par des Occidentaux hypocrites et inquiets de la renaissance chinoise. Un jour, de graves problèmes politiques se poseront à la Chine. Ce jour n’est peut-être pas si lointain mais ce n’est qu’alors que les Tibétains pourront vraiment espérer un changement. Pour l’heure, ils ne font que prendre date, avec un courage inouï, digne de tous les soutiens, et un remarquable sens du moment puisqu’il n’y avait pas de meilleure période pour le faire que l’approche des Jeux olympiques.

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