La France ne voulait pas qu’on y touche car elle en est le principal bénéficiaire. L’Allemagne voulait, elle, qu’on redéfinisse la Politique agricole commune, la Pac, car elle en est le principal financier et que l’élargissement de l’Union allait encore accroître le poids de cette dépense. L’Allemagne et la France étaient face-à-face dans cette affaire, d’autant plus délicate que la droite française ne peut pas se brouiller avec son électorat paysan et que Gerhard Schröder ne pouvait plus financer les campagnes françaises, et demain polonaises, alors que son économie est dans une très mauvaise passe. C’était un pays contre l’autre, des intérêts nationaux divergeants. Le blocage menaçait. L’élargissement de l’Union pouvait en être retardé. Les pessimistes, du moins, le croyaient mais si la raison l’a, finalement, emporté, si le président de la République et le Chancelier fédéral ont décidé, hier, de ne toucher à rien jusque en 2006 et de revoir ensuite les choses à froid, c’est que la France et l’Allemagne avaient, là, des intérêts supérieurs qui, eux, convergeaient. Pour l’Allemagne, questions d’argent ou pas, il n’était simplement pas envisageable de retarder, voire bloquer, l’entrée des pays d’Europe centrale dans l’Union alors qu’ils sont tous ses voisins immédiats, que sa langue et sa culture y sont très présentes, que son industrie y occupe une place de choix, que l’Europe centrale est une aire d’influence allemande que Berlin doit défendre comme Paris, pour les mêmes raisons, défend le Maghreb à Bruxelles. Pour la France, le problème était double. Elle ne pouvait, d’abord, pas se permettre d’abandonner un peu plus l’Europe centrale à l’Allemagne alors qu’elle y a des positions et des amitiés non négligeables et que ces pays seront bientôt membres à part entière de l’Union, y voteront, y pèseront – bref, que la France aura besoin d’eux. C’était important mais, pour Jacques Chirac, l’essentiel était ailleurs. Intérêts électoraux ou pas, il ne voulait pas apparaître comme l’homme d’une crise alors qu’il a presque toutes les cartes en main pour devenir, au contraire, l’homme du grand compromis européen, celui qui définirait le fonctionnement de l’Union pour les quinze ou vingt années à venir. Dans le débat sur les institutions et la place futures de l’Europe, Jacques Chirac occupe en effet une position médiane. Comme Londres, Rome et Madrid il refuse l’option fédérale proposée par l’Allemagne, il veut conserver tout le pouvoir aux Etats-nations mais, comme l’Allemagne, il veut affirmer l’Europe sur la scène internationale, en faire une puissance politique alternative aux Etats-Unis. D’où son refus de faire élire la Commission européenne, d’en faire un exécutif responsable devant les électeurs européens mais sa volonté de doter, en revanche, le Conseil européen, l’assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement, d’un Président et d’un ministre des Affaires étrangères et de pousser au développement d’une défense européenne. Ces idées françaises peuvent aujourd’hui faire un consensus, être soutenues par Berlin et acceptées par Londres. Il ne fallait pas gâcher cette chance.

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