On peut aller se plonger, sur internet, dans cette masse de documents. On peut en lire l’essentiel dans Le Monde, le New York Times, le Guardian ou Der Spiegel. Il suffira, donc, ici, de dire que ces 400 000 rapports d’incidents rédigés par des soldats américains engagés en Irak et diffusés par le site WikiLeaks constituent un catalogue de crimes de guerre, actes délibérés ou simples fruits de la peur d’hommes qui tuent civils, femmes et enfants par précaution, de peur de l’être. Rien qu’à lire, tout devient banal, quotidien, fatal. On imagine sans peine à quel point ce l’était plus encore, sur le terrain, quand la guerre abolit toute morale, mais ces documents hallucinants et tellement administratifs ne disent pas que cela. Ils rappellent aussi, premièrement, que ce n’est pas dans le feu des combats et la tension des check-points que tout a commencé. L’exemple venait de haut car, dès lors qu’à Washington, dans les bureaux de la Maison-Blanche et du département de la Justice, un président, des juristes et des fonctionnaires ont décidé de s’asseoir sur le l’Habeas corpus, sur ce fondement sacré des libertés civiles qui interdit de détenir quiconque sans décision de Justice, tout, absolument tout, devenait non seulement possible mais permis. Dès lors que le plus haut échelon de la plus puissance des démocraties avait décidé de réinventer les oubliettes à Guantanamo, de sous-traiter la torture à des alliés experts en la matière et d’aller ouvrir des prisons secrètes aux quatre coins du monde et jusque dans des pays de l’Union européenne, pourquoi un soldat du rang aurait-il hésité à tirer sans savoir ni sur qui ni s’il y avait lieu de le faire ? Pourquoi l’armée américaine se serait-elle préoccupée de la généralisation de la torture dans les lieux de détention irakiens et pourquoi n’aurait-elle pas fait sauter des immeubles d’habitation au motif que leur toit abritait des tireurs ? Ces documents rappellent, en deuxième lieu, que tout ou presque était su, heure par heure, jour par jour. Cela devrait, normalement, déclencher une vague de poursuites judiciaires sans précédant mais, si d’aventure c'était le cas, ce n’est pas tant le soldat ou l’officier qu’il faudrait inculper que leur commandant en chef, de l’époque, Georges W. Bush, président des Etats-Unis. La troisième chose que rappellent ces documents est que toute cette guerre était fondée sur un mensonge organisé, celui de la menace imminente d’armes de destruction massives qui n’existaient pas, et que cette guerre, loin de susciter une contagion démocratique au Proche-Orient, n’a fait qu’y provoquer un bain de sang supplémentaire et offrir au régime iranien un présent inespéré, tout un pays, l’Irak, où étendre son influence délétère jusqu’au cœur de la région. Ces documents rappellent en quatrième lieu à quelle vitesse la peur – celle, en l’occurrence, qu’avaient provoquée les attentats du 11 septembre – peut précipiter un Etat de droit dans l’oubli de tous ses principes juridiques, moraux et constitutionnels et, cinquièmement, à quel point tout abus de droit, même minime, doit être immédiatement dénoncé avant qu’il ne devienne la règle. Ces documents sont, en un mot, précieux et leur publication, plus que salutaire.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.