Hier encore mise au ban des nations, la Turquie d'Erdogan tente de se refaire une virginité diplomatique et morale sur fond d'affaire Khashoggi. Ou du moins d'obtenir de lourdes concessions de Ryad.

Dans l'affaire Khashoggi, c'est évidemment la Turquie qui a la main. C'est effectivement Ankara qui distille toutes les informations, fait peser toutes les accusations, orchestre toutes les indignations... Un peu à la façon d'un supplice ottoman... Savez-vous à quoi je fais allusion, Ali ?

Lorsqu'un nouveau sultan parvenait à s'emparer de la Sublime Porte, il faisait assassiner tous ces frères, histoire de tuer la concurrence. Et par égard, il leur faisait apporter en grandes pompes des cordons de soie pour qu'ils puisse se pendre ou se faire étrangler...

C'est cela un supplice ottoman et Erdogan est en train de présenter le cordon de soie à Mohammed ben Salman. En clair, la Turquie prend un malin plaisir à humilier, discréditer le satrape oriental saoudien pour mieux redorer son propre blason souillé.

La Turquie, encore infréquentable il y a un mois...

Et à bon droit : que Recep Tayyip Erdogan demande des comptes dans l'assassinat d'un journaliste, même saoudien, est un comble lorsqu'on sait qu'il n'y a pas de pays de monde où il y ait plus de journalistes derrière les barreaux qu'en Turquie !

Mais il est vrai que la barbarie saoudienne donne au sultan d'Ankara une occasion en or de se refaire à moindre frais. Erdogan a, par exemple, libérer le pasteur américain Brunson, histoire d'envoyer un message d'apaisement à Washington.

Il a aussi obtenu la libération c'était avant-hier, après 3 années de captivité, du journaliste japonais Junpei Yasuda. Tokyo a aussitôt remercié le Qatar et la Turquie. C'est à dire deux frères ennemis de l'Arabie saoudite. L'humiliation est complète.

Erdogan ménage le prince héritier saoudien...

Un peu comme comme la corde de soie ménage le pendu. En ce moment, ça négocie à tout va entre Ryad, Ankara et Washington. Et lorsqu'on négocie, on n'abat pas toutes ses cartes. On les vend ! Le prix à payer risque d'être très élevé pour les Saoudiens.

Ça tombe bien, la Turquie en crise a cruellement besoin de pétrole moins cher et d'investissements extérieurs. Elle a besoin aussi que Ryad relâche un peu la pression sur son partenaire stratégique dans le Golfe, à savoir le Qatar.

Bref, elle a beaucoup à négocier et les Saoudiens beaucoup à se faire pardonner. Eh puis, il y a ce fameux leadership sur le monde sunnite que se disputent les deux pays : l'un héritier du califat ottoman, l'autre gardien des deux mosquées saintes de l'Islam.

Le leadership du monde sunnite

Au moins symboliquement ! En fait, elle est plus brûlante à Ryad qu'à Istanbul : les Saoud ont toujours été en quête de légitimité morale et religieuse. Il se sont auto-attribués ce fameux titre de « gardien des deux mosquées saintes de l'Islam ».

Or l'assassinat de Khashoggi est avant tout une déconfiture morale gravissime. C'est par contraste et en insistant sur la préméditation et la barbarie qu'Erdogan défait les Saoudiens. Il suffit juste de décrire ce qu'il s'est passé pour disqualifier l'adversaire.

Une dernière chose : savez-vous ce qu'on disait au XIXe siècle de l'empire ottoman ? Que c'était une monarchie absolue tempérée par l'assassinat. Un siècle et demi plus tard, cette description va comme un gant à l'Arabie saoudite de Mohammed ben Salman, non 

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