L’anarchie montante a tout bousculé. Mardi soir, il y a seulement trente-six heures, la France et les Etats-Unis voulaient encore tenter de promouvoir un accord politique entre l’opposition haïtienne et Jean-Bertrand Aristide, le Président dont son peuple ne veut plus. Français et Américains privilégiaient cette voie car les gouvernements de la région refusaient de laisser renverser un chef d’Etat élu mais, hier, lorsqu’il est apparu que la rébellion armée pouvait, à tout instant, s’emparer de la capitale où les hommes du Président font régner la terreur, la France a fait une croix sur Aristide. « La réalité », dit la déclaration publiée en fin de journée par Dominique de Villepin, est que « le chaos menace », que le régime en place est « dans l’impasse » et qu’il « s’est déjà affranchi de la légalité constitutionnelle ». En deux feuillets, le ministre des Affaires étrangères disait ainsi qu’il n’y avait plus à craindre de bafouer un Etat de droit désormais révolu, que le « devoir de la communauté internationale » était de permettre que la relève soit prise par l’opposition parlementaire et non pas par des soudards et la France a donc bousculé les Etats-Unis et les pays caraïbes en proposant une démarche radicale. Il s’agit maintenant, dit-elle, que le « Président Aristide tire les conséquences de la situation », autrement dit démissionne, que l’opposition mette en place un gouvernement d’union, qu’une force civile de paix internationale vienne « immédiatement » appuyer ce gouvernement sous légide du Conseil de sécurité, que le secrétaire-général de l’Onu désigne un représentant spécial en Haïti et que soit engagé un effort à « long terme de reconstruction économique et sociale du pays ». L’opposition haïtienne applaudit. C’est ce qu’elle espérait mais, première question, comment réagiront Aristide et ses hommes de mains ? Ils sont isolés, dos au mur, mais peuvent ne pas s’avouer battus, faire monter la violence et, s’en prendre, peut-être, aux Français de Port-au-Prince tandis que les rebelles en profiteraient pour s’emparer de la capitale. C’est le scénario de l’emballement, difficile à maîtriser. Deuxième hypothèse, même si Aristide ne se lançait pas dans l’aventure, les Etats-Unis et les pays caraïbes peuvent assez tarder à se rallier aux propositions françaises pour que Port-au-Prince tombe aux mains des rebelles et qu’il faille traiter avec eux alors qu’Aristide serait toujours le Président en titre. Et puis, enfin, même dans l’hypothèse d’un retrait d’Aristide et de la constitution d’un gouvernement d’union, quel serait exactement le rôle de l’Onu ? Le représentant du secrétaire-général devrait-il, de fait gouverner le pays, comme au Kosovo, ou se contenter d’assister les autorités nationales, comme en Afghanistan ? Cela dépendrait avant tout de la capacité de l’opposition haïtienne à assurer la relève mais, à prendre sous son aile de plus en plus d’Etats faillis, l’Onu aura bientôt restauré la politique des mandats, politique sans doute nécessaire mais encore passablement floue à l’ère post-coloniale.

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