L’administration Biden a décidé de changer d’attitude vis-à-vis de l’Arabie saoudite, à l’opposé de Donald Trump qui avait « couvert » lee meurtre du journaliste Jamal Khashoggi. Le Président américain refuse de parler au Prince héritier saoudien.

Jamal Khashoggi en 2014, alors qu’il dirigeait une chaine de télévision en Arabie Saoudite. Il quittera ensuite le Royaume et deviendra de plus en plus critique vis-à-vis du prince héritier « MBS ».
Jamal Khashoggi en 2014, alors qu’il dirigeait une chaine de télévision en Arabie Saoudite. Il quittera ensuite le Royaume et deviendra de plus en plus critique vis-à-vis du prince héritier « MBS ». © AFP / MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP

C’est sans nul doute le changement le plus lourd de sens décidé par Joe Biden en politique étrangère, par rapport à son prédécesseur. Et le symbole de ce virage diplomatique est le dossier Jamal Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien assassiné dans des conditions atroces au sein du Consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul en 2018.

Donald Trump avait « couvert » l’Arabie saoudite, et empêché que ne soit rendue publique une note rédigée par ses Services de renseignement sur ce meurtre. Joe Biden a décidé de la déclassifier, alors qu’elle conclue à la responsabilité directe du Prince héritier Mohamed Ben Salman. On s’en doutait, mais c’est une chose de « savoir », et une autre d’avoir une note officielle, et un Président qui décide de la diffuser.

Joe Biden en tire même une conclusion très politique : il ne veut pas traiter directement avec le jeune prince héritier, pourtant le vrai dirigeant du pays ; il a choisi de téléphoner hier au vieux roi Salman, qui, affaibli, ne s’occupe plus réellement des affaires du royaume. Étant donnée l’étroitesse des relations américano-saoudiennes dans tous les domaines, c’est un sérieux revirement.

Joe Biden suit une voie étroite : il ne rompt pas l’alliance avec Ryad, même s’il a qualifié le pays de « paria » au cours de sa campagne électorale, mais il en redéfinit les contours. Il a déjà suspendu les livraisons d’armes au Royaume en lien avec la guerre au Yémen, et refuse désormais de reconnaître le prince héritier. Les deux éléments sont liés, c’est MBS, comme on le surnomme, qui a lancé la guerre catastrophique au Yémen.

Le Président américain veut-il peser sur la succession à la tête du Royaume wahabbite ? Il ne va pas jusque-là, mais des rumeurs de tensions au sein de la famille royale surgissent régulièrement, et le prince héritier s’est montré intraitable vis-à-vis des membres de sa famille qui ne seraient pas loyaux.

La relations américano-saoudienne a été l’une des pierres angulaires de la présence des États-Unis au Moyen Orient depuis le Pacte de Quincy entre le roi Ibn Saoud et Franklin Roosevelt en 1945. Elle a connu des hauts et quelques bas, mais on peut parler ici d’une redéfinition.

Dans les motivations de Joe Biden, il ne faut évidemment pas sous-estimer le choc de l’affaire Khashoggi. A ne pas manquer « Le dissident », de Brian Fogel, un formidable documentaire, qui retrace le calvaire du chroniqueur du « Washington Post », et sort le 15 mars sur les plateformes de VOD en France. Il révèle notamment le transcript des écoutes des services turcs à l’intérieur du Consulat, et en particulier le moment de sa mort. C’est insoutenable, et rend difficile de serrer ensuite la main de celui qui a commandité ce meurtre.

Mais il y a aussi un bouleversement stratégique régional, avec l’alliance de fait entre l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et Israël, dirigée contre l’Iran – au moment où Joe Biden tente, non sans mal -on l’a encore vu la nuit dernière avec le bombardement par les États-Unis de cibles iraniennes en Syrie-, de redonner vie à l’accord nucléaire avec Téhéran. 

On n’en est pas encore à un Moyen Orient post-américain, mais en faisant de l’« affaire Khashoggi » une « affaire MBS », Joe Biden déclenche une onde de choc aux conséquences incalculables. C’est audacieux, et c’est risqué.

Contact