Qu’il ait succombé à une attaque aérienne ou, comme le disent ses camarades, à une « crise cardiaque», sa disparition marque un tournant. Non seulement la mort de Manuel Marulanda prive les Forces armées révolutionnaires de Colombie de leur chef et fondateur, de l’homme qui les dirigeait depuis quarante-quatre ans, mais elle va forcément amplifier la crise traversée par cette guérilla. Nées dans les années soixante, quand toute une partie de la jeunesse latino-américaine rêvait de lancer les campagnes à l’assaut des villes et de suivre l’exemple cubain, les Farc n’ont pas vu changer le monde. A l’abri de leurs maquis, elles n’ont vu ni l’écroulement du bloc soviétique ni le lâchage des dictatures militaires par les Etats-Unis qui n’avaient plus à craindre l’instauration du communisme à leurs portes. Elles n’ont vu ni la démocratie triompher dans toute l’Amérique latine ni de nouvelles gauches y prendre le pouvoir par les urnes, radicales ou modérées mais plus jamais insurectionnelles. Elles n’ont pas vu s’effacer l’horizon révolutionnaire autour d’elles et surtout pas compris qu’elles avaient fini par faire horreur à l’immense majorité des Colombiens, révulsés par leurs coups de main sanglants, l’industrie de la prise d’otages qu’elles ont développée et leurs accords, militaires et financiers, avec les cartels des drogues qui ont tout intérêt à ce que l’Etat colombien soit empêché de concentrer toutes ses forces contre eux. Devenues un anachronisme, les Farc n’ont plus depuis longtemps d’autre but que de se survivre. De moins de dix mille hommes aujourd’hui, leurs effectifs ont fondu de moitié. Les désertions se multiplient. L’une de leurs plus grandes figures, Nelly Moreno, dite Karina, s’était rendue il y a huit jours aux autorités en déclarant que les Farc étaient « décimées » et « craquaient ». L’un de leurs autres dirigeants, Raul Reyes, avait été tué le 1er mars par l’armée à laquelle son ordinateur a livré beaucoup de renseignements et le président colombien, surtout, Alvaro Uribe, s’est assuré une grande popularité en jurant de briser un mouvement qu’il considère aux abois et qui a tué son propre père. Pour les Farc, la mort de Manuel Marulanda, à près de 80 ans, pourrait bien annoncer une agonie. Pour les otages en revanche, Ingrid Betancourt et les autres, c’est un moment dangereux. Alvaro Uribe a assuré samedi soir que des guérilleros avaient contacté son gouvernement en proposant de se rendre et de libérer leurs prisonniers en échange de l’impunité. Alvaro Uribe s’est dit publiquement prêt à la leur accorder, à mettre cent millions de dollars sur la table pour accélérer ces redditions et à les laisser partir « dans un pays comme la France ». Un espoir est né pour les otages. Il est d’autant plus réel que le successeur de Marulanda passe pour plus politique mais, si les choses traînent, le président colombien pourrait être tenté de profiter du désarroi des Farc pour lancer contre elles une offensive frontale dans laquelle la vie des otages ne pèserait guère. C’est un tournant, à tous points de vue.

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