Les frontières, l’espace territorial qu’elles délimitent et qu’il s’agissait de défendre, étendre ou libérer, ont toujours été le premier enjeu des guerres. Rien, dans l’Histoire, n’est plus déterminant qu’elles mais la frontière n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était. Elle est, d’un côté, devenue si sacrée, que sa violation est, par excellence, l’interdit du droit international, un tabou contemporain que nul ne viole désormais sans danger, remarque Joëlle Kuntz dans le livre qu’elle vient de publier chez Hachette, Adieu à Terminus. Hier, en 1912, note-t-elle, « François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie, ne voyait pas d’inconvénients à « étendre ses pouvoirs » sur la Bosnie-Herzégovine en invoquant le « beau privilège du plus fort ». De nos jours, au contraire, une guerre d’annexion est si totalement inavouable et le principe de « l’intégrité territoriale des Etats » si bien reconnu que toute frontière, même absurde, illégitime ou mortifère, est considérée comme intangible mais rien, en même temps, ne marque plus notre époque que le « sans-frontièrisme ». A la frontière sacrée, explique Joëlle Kuntz, notre époque, celle de l’après-communisme et de la mondialisation économique, oppose en effet la « frontière coupable », celle qui laisse les mains libres aux dictateurs, tourmente les consciences, empêche le triomphe universel, donc transfrontalier, de la démocratie et des droits de l’Homme auxquels les droits des Etats continuent de faire obstacle. La frontière est ainsi devenue la contradiction majeure de notre époque, contradiction politique et morale d’un monde qui a fondé son ordre sur elle mais l’efface pourtant et la nie systématiquement par le libre-échangisme et la vitesse des communications, internet et la télévision, l’exigence de libertés et la primauté, théorique au moins, des valeurs démocratiques auxquelles chacun rend hommage comme le vice à la vertu. D’où cette idée, si totalement noble et si follement dangereuse, du « droit d’ingérence » - du « devoir d’ingérence », disent ses partisans - qui met en collision directe les deux frontières d’aujourd’hui, la coupable et la sacrée. A l’aube de ce siècle, deux paix se combattent celle, d’un côté, des Etats qui tous ou presque disposent d’armées, du pouvoir de faire la guerre, et celle, de l’autre, dont la stabilité mondiale a besoin, celle du contrat social universel d’un monde devenu cité et demandant, pour éviter une guerre civile mondiale, des lois, une justice et une cohésion supranationales, une politique intérieure mondiale. Nous sommes entre deux paix, autrement dit entre deux guerres, celle de l’ordre scellé il y a cinquante ans par l’intangibilité des frontières et celle d’un ordre qui se cherche dans leur effacement ou leur transmutation en frontières continentales, futures frontières intérieures d’un monde fédéral. De Rome à l’Amérique, des grands mythes à l’Onu, ce livre est un récit d’explorateur, érudit et conteur, un guide de ce siècle.

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