Rien n’est joué dans cette crise. En interdisant la publication officielle des résultats proclamés par la Commission électorale tant que les recours de l’opposition n’auront pas été examinés, la Cour suprême n’a encore fait que donner du temps au temps. C’est une bonne chose. Cela retarde d’autant un durcissement de la situation. Ca laisse trois jours de plus au moins, jusqu’au jour d’examen de ces recours, aux tentatives de médiation en cours, et notamment à celle de la Pologne. C’est tant mieux mais rien n’est pour autant résolu. Rien ne l’est car, au-delà de la fraude, ce ne sont pas seulement deux candidats revendiquant la victoire qui se font face mais les deux Ukraine, l’Ukraine occidentale et l’Ukraine orientale, deux pays en un regardant, l’un, vers la Russie, l’autre vers l’Europe et l’Amérique. C’est entre deux destins de cette nation divisée qu’il faudra trancher et un recompte dans quelques bureaux n’y suffira pas. La défiance est trop grande et quand bien même, par extraordinaire, les résultats deviendraient-ils incontestables, ils resteraient contestés car la démocratie suppose que la minorité soit prête à s’incliner devant la majorité et que ce n’est probablement plus le cas pour aucun des deux camps en présence. C’est un pays cassé qu’il faut réconcilier, deux Ukraine auxquelles il faut inventer un avenir commun, fût-ce en ménageant des étapes, et cela ne se fera ni sans la table ronde que propose la Pologne ni sans que les deux grands ensembles du continent Europe, l’Union européenne et la Fédération de Russie, ne trouvent un accord de fond dans lequel inscrire un compromis ukrainien. C’est l’évidence mais on n’y est pas. On en est loin parce que la Russie, d’abord, ne veut pas perdre l’Ukraine après avoir perdu le bloc soviétique et l’empire russe et que Vladimir Poutine n’est pas prêt à devenir l’homme qui aura cédé Kiev, le berceau de la Russie, après avoir échoué à mâter Grozny. Visage marqué, regard fermé, Vladimir Poutine ne veut pas accélérer l’affrontement. Il a toutes les raisons de le redouter. Peut-être bien obligé, finira-t-il par permettre une ouverture mais, hier encore, à La Haye, au sommet Russie-Europe, il jugeait les élections ukrainiennes « transparentes » après avoir, une nouvelle fois, félicité son candidat, Viktor Ianoukovitch. Quant à l’Union européenne, unanime et toujours plus ferme dans sa condamnation de la fraude, elle ne veut pas plus laisser s’instaurer la guerre civile ou la loi martiale à sa frontière orientale que fermer la porte d’une entente avec la Russie en s’ouvrant à l’Ukraine. Javier Solana, son haut représentant sera aujourd’hui à Kiev mais, face à face, l’Union et la Russie s’observent, l’une et l’autre encore indécises et perplexes, hésitant à franchir ce Rubicon. De bon sens ou inspirée, cette décision de la Cour suprême reflète cet instant d’arrêt dont les deux camps ukrainiens vont essayer de profiter. L’un espère que le froid aura raison des manifestants. L’autre que la puissance des manifestations et le soutien occidental lui rallieront de nouvelles forces. L’un et l’autre peuvent marquer des points. Rien n’est dit, rien n’est joué.

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