On ne comprend pas. Pour renouveler les rames de son réseau francilien, une société nationale, la SNCF, les chemins de fer français, choisit Bombardier, une société canadienne, contre Alsthom, une société française. A gauche comme à droite, à l’unisson, une grande partie des élus et des citoyens s’en indignent. Une société nationale, disent-ils, joue contre l’intérêt national et foule aux pieds, ajoutent-ils, ce « patriotisme économique » que défend, pourtant, le Premier ministre. Peu ou prou, chacun ressent cette émotion mais est-elle fondée ? Ce n’est pas certain. C’est même éminemment discutable car pourquoi, d’abord, une société nationale devrait-elle aller contre ses intérêts, c’est-à-dire contre ceux de la nation, en choisissant un fournisseur moins performant au seul motif qu’il est français ? A ce compte-là, on soutiendrait une société française contre une autre et l’on ne voit pas ce qu’il y aurait de plus patriotique à faire primer les intérêts d’Alsthom contre ceux de la SNCF à laquelle on ne peut pas en même temps demander d’être soucieuse des deniers publics et d’acheter plus cher quand elle peut acheter moins cher et aussi bien, voire mieux. Mais ce n’est pas tout. Si le patriotisme économique commande d’acheter français quel qu’en soit le coût et même le surcoût, comment pourrait-on attendre des pays étrangers qu’ils ne fassent pas de même ? Si la France fait aux autres ce qu’elle ne voudrait pas qu’ils lui fassent, comment pourrait-elle espérer, en d’autres termes, qu’ils ne lui fassent pas ? Si la France doit acheter français quelles que soient les offres étrangères, il ne faudrait alors pas s’étonner que les Canadiens achètent canadien quelles que soient les offres françaises, que chacun fasse de même et que nos efforts d’excellence, nos inventions, nos progrès technologiques, se heurtent à des barrières nationales et que notre économie, tellement dépendante des exportations parce que nous nous défendons mieux que bien sur les marchés étrangers, se heurte aux mêmes préférences et périclite tandis que le chômage monterait encore. Le patriotisme économique, ce n’est pas cela. Absolument, totalement nécessaire, il doit bien plutôt consister à nous demander comment être sans cesse meilleur, comment conquérir des marchés étrangers par la qualité de nos produits et c’est là - pas dans un protectionnisme à courte vue - que l’Etat doit jouer son rôle. Contrairement à ce que disent les libéraux, l’Etat doit jouer un rôle économique, un rôle fondamental et irremplaçable, en favorisant la recherche et la formation, en investissant dans l’avenir et soutenant les entreprises innovantes, en traçant et ouvrant les voies du futur. Le patriotisme, ce n’est pas la France aux Français et les marchés étrangers à nos concurrents. C’est le monde à la France, à une France audacieuse et non pas frileuse, à une France sûre d’elle-même qui n’aurait pas peur des autres car elle n’a pas la moindre raison de douter de ses forces.

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