Il n’y a pas qu’en Europe que cela inquiète. En Tunisie même comme dans le reste du Maghreb et du Proche-Orient, les démocrates laïcs, ceux-là même qui avaient initié ce printemps arabe, font très grise mine devant le succès remporté dimanche par les islamistes. Tout cela pour cela, se disent-ils, et beaucoup d’entre eux ne cachent pas leur crainte que ces premières élections libres ne soient aussi les dernières et que les islamistes n’établissent, par la démocratie, la théocratie qu’ils avaient échoué à imposer par la violence.

Cette crainte est compréhensible. Elle est loin d’être infondée puisque c’est exactement ce qui s’était passé en Iran, il y a trois décennies, lorsque les mollahs avaient substitué leur dictature à la dictature impériale après qu’un soulèvement populaire eut renversé le chah. Ce précédent donne, bien sûr, à réfléchir. C’est lui qui avait conduit beaucoup des démocrates algériens à approuver l’armée d’avoir interrompu, il y a juste 20 ans, les élections que les islamistes étaient en voie de remporter. Mieux vaut, disaient-ils, un pouvoir militaire vieillissant qu’une jeune théocratie tout en muscles mais ce qui pouvait, alors, être vrai ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Aujourd’hui, le monde arabe a vu la théocratie iranienne truquer sans vergogne les dernières présidentielles et réprimer dans le sang les manifestations de protestation. Il a vu les djihadistes, les partisans de la Guerre sainte, atteindre un tel degré de folie sanguinaire et si profondément échouer, de surcroît, que même les plus intégristes et les plus radicaux des musulmans se sont détournés d’al Qaëda. Aujourd’hui, surtout, l’exemple à suivre dans le monde arabe est devenu la Turquie et certainement plus l’Iran.

Après avoir rompu avec la violence et accepté la démocratie, les islamistes turcs de l’AKP ont conquis le pouvoir par les urnes en 2002, n’ont pas remis en cause la laïcité et président, main dans la main avec les grandes entreprises, à un tel succès économique qu’ils se sont fait régulièrement reconduire, depuis, par le suffrage universel. C’est cet autre précédent que l’islamisme arabe a aujourd’hui médité. C’est de lui que s’inspirent désormais les islamistes tunisiens d’Ennahda. C’est lui qui les a conduit à marteler, nuit et jour, qu’ils respecteront les libertés et l’alternance, n’obligeront pas les femmes à prendre le voile et ne feront rien qui puisse faire fuir les investisseurs et les touristes étrangers dont dépend l’économie tunisienne.

C’est ce discours et non pas un appel au djihad qui a permis à Ennahda de réunir quelques 40% des suffrages en s’attirant le soutien des électeurs les plus traditionnalistes et de se trouver maintenant, dans le camp laïc, des alliés sans lesquels il ne pourrait pas gouverner. Devenu le premier parti de Tunisie, parti de la droite la plus conservatrice, Ennahda n’est en effet pas devenu le parti majoritaire. Il n’a qu’une majorité relative car la majorité tout court est revenue à l’addition des partis laïcs dont le grand tort, la faute politique, est de n’avoir pas su s’unir pour former une coalition électorale. Naissante, la démocratie tunisienne reste évidemment incertaine mais l’annonce de sa mort est, très, très prématurée.

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