Le Président turc a questionné la "santé mentale" d’Emmanuel Macron, lançant de nouvelles attaques contre Paris à propos des caricatures de Mahomet. Ce qui se cache derrière cette crise.

Portrait du Président Emmanuel Macron piétiné lors d’une manifestation anti-française à Istanbul dimanche, alors que le Président Erdogan a répété son attaque contre son homologue français.
Portrait du Président Emmanuel Macron piétiné lors d’une manifestation anti-française à Istanbul dimanche, alors que le Président Erdogan a répété son attaque contre son homologue français. © AFP / Asin AKGUL / AFP

On ne pourra pas reprocher à Recep Tayyip Erdogan son manque de flair politique, c’est même l’une de ses principales qualités. Pas de surprise, donc, à ce que le Président turc ait vite repéré une opportunité politique pour lui dans la tempête créée par l’assassinat de Samuel Paty.

Et il l’a fait « à la Erdogan », c’est-à-dire comme un tribun populiste qui ne renonce jamais à un excès de langage quand il en a la possibilité, pour satisfaire son public, et s’assurer un écho maximal. C’est ce qu’il a fait en s’interrogeant sur la « santé mentale » d’Emmanuel Macron, une outrance incroyable s’agissant d’un pays théoriquement allié.

Mais il y a deux manières d’analyser cette nouvelle provocation d’Erdogan : l’une en l’inscrivant dans les nombreuses frictions entre la France et la Turquie, en Méditerranée orientale, en Syrie, en Libye ou encore au Haut Karabakh ; Paris et Ankara se sont retrouvés opposés sur tous ces dossiers, et Erdogan a déjà eu des mots peu aimables pour le Président français.

L’autre lecture possible, c’est la bataille pour le contrôle de l’islam. Le Président turc se positionne en « Sultan », protecteur des musulmans comme au temps de l’empire ottoman dont il s’inspire.

La semaine dernière, j’évoquais les critiques de la mosquée Al Azhar, la plus haute instance sunnite, au Caire, vis-à-vis d’Emmanuel Macron, et la proposition de son recteur d’une législation mondiale contre le blasphème. Erdogan est dans la surenchère anti-française, et n’entend pas laisser à Al-Azhar le monopole de la critique.

La France fait figure, dans cette affaire, de cible idéale. La laïcité à la française est une source de malentendus avec le monde musulman, des débats houleux sur le voile aux caricatures de Mahomet. Rares sont les musulmans traditionnalistes, pas nécessairement islamistes, qui ont les clés pour comprendre le contexte français.

Erdogan s’en prend d’autant plus aisément à la France qu’il est persuadé que l’Europe est en décadence et ne mérite pas d’être respectée. On l’entend moins critiquer la Chine sur la persécution des Ouïghours musulmans, question de rapport de force.

La France n’a aucun intérêt à se mettre au niveau d’Erdogan et à entrer dans une guerre des mots avec lui. En revanche, elle ne doit pas laisser au Président turc, l’allié des Frères musulmans, le monopole de la parole et de la passion en direction des masses musulmanes. On voit bien, avec l’ébauche de boycott des produits français, qu’il y a un terreau favorable à une tempête irrationnelle.

Il y a une parole française qui doit s’exprimer aussi, en direction du monde musulman, qui explique la laïcité française. Dans son discours sur le « séparatisme », début octobre, Emmanuel Macron décrivait un piège qui consisterait à « stigmatiser tous les musulmans » là où il ne vise que ceux qui refusent la République. Pas sûr qu’on y ait échappé ces derniers jours.

C’est ce discours qui n’est pas assez audible dans le monde musulman. Car l’autre piège, c’est de laisser Erdogan se présenter en défenseur des musulmans de France et d’ailleurs. Derrière les outrances de langage, il y a un projet politique, autrement plus redoutable.

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