Hier, les mises en garde de la junte ne les avaient pas dissuadés. Ils étaient, hier, plus de cent mille à manifester, bonzes en tête, dans les rues de Rangoon scandant « Nous voulons le dialogue ! » ou tout simplement « Démocratie ! » mais aujourd’hui ? Maintenant que le couvre-feu a été décrété dans la capitale et dans la deuxième ville du pays, Mandalay, maintenant que des chars les menacent et que la police charge, en ce moment même, quelques 700 manifestants, que peuvent faire les Birmans ? Voir le danger, reculer aussi nombreux ou plus pour éviter un bain de sang ou bien jouer leur va-tout, redescendre, malgré tout, dans les rues en considérant que les généraux n’oseront pas commettre une boucherie alors que le monde les regarde, que toutes les capitales les exhortent à ne pas employer la force et que siège l’Assemblée générale de l’Onu ? Nul besoin d’être à Rangoon, au cœur des monastères ou dans les chambrées d’étudiants, pour imaginer la nuit de débats qui vient de s’écouler, les échanges d’arguments, la prudence des uns, l’audace des autres, la rage dans tous les cœurs. On saura sous peu si les manifestations refluent ou s'amplifient au contraire mais, quoi qu'il en soit, ce régime est aux abois. Il l’est parce qu’il n’y pas de dictature éternelle, que ces généraux sont au pouvoir depuis 1962, depuis 45 ans, et qu’une convergence, surtout, vient de s’opérer entre une colère sociale contre les augmentations de prix du mois d’août, l’opposition incarnée par Aung San Suu Kyi et un clergé si unanimement respecté par le pays que la junte avait tout fait cette dernière décennie, dons et génuflexions, pour se l’attacher. La junte est rejetée. La Birmanie ne veut plus d’elle et que les militaires fassent tirer dans la foule, tentent de composer ou croient avoir gagné la partie si les manifestations cessent, ils devront tôt ou tard chercher des interlocuteurs et esquisser une ouverture. La première raison qui les y conduira est que leur seule alliée, la Chine, leur premier fournisseur et leur premier client, ne veut pas ternir son image internationale en soutenant indéfiniment une dictature que le monde entier condamne et qu’elle veut, donc, pousser à une stabilisation qui préserverait ses intérêts à long terme. La deuxième raison qui finira par forcer cette junte à bouger est que la justification de son pouvoir, l’éclatement entre régions et peuples que ce pays avait frôlé après l’indépendance, est maintenant largement oubliée. Ce n’est pas que le problème ne soit plus là. Il existe au contraire mais l’aspiration démocratique l’a pour l’instant transcendé et le seul danger que les Birmans voient, c’est la junte. Et puis troisième raison d’espérer, même dans cet instant où le pire est à craindre, l’unité des militaires est désormais mise à l’épreuve alors qu’elle était déjà fragile. Les plus jeunes piaffent et veulent leur part du gâteau. C’est le genre de moment où des sous-officiers se découvrent un destin. Ce combat pour la liberté ne fait que commencer.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.