Samedi, nous serons vingt-cinq. Nous ne serons plus six, dix, quinze mais vingt-cinq pays d’Europe, 455 millions d’Européens, réunis en une seule Union qui relègue des siècles de guerre, le nazisme, le communisme et le coupure du continent en deux blocs hostiles au rang de lointains souvenirs historiques, bientôt aussi effacés que ces temps étranges où se cherchaient l’unité de la France, de l’Allemagne ou de l’Italie. Jamais la paix n’aura connu un tel triomphe. Jamais des peuples n’auront été unis non par la force, le fer et le sang, mais par une volonté libre et commune d’abolir leurs frontières dans une volonté d’être ensemble. C’est une renaissance européenne que nous entamons cette semaine mais d’où vient, alors, que nous ne dansions pas de joie ? D’où vient que nous soyons aussi frileux, moroses, sceptiques et non pas gorgés d’espoir et de fierté ? La première raison en est que ce que l’on a déjà, que ce qui est déjà notre quotidien, n’est par définition pas sujet d’enthousiasme. Il y a quarante ans qu’un conflit franco-allemand relève de l’impossible, quinze ans que le Mur de Berlin est tombé, deux ans que nous ne changeons plus de devises en passant nos frontières et combien de temps, déjà, qu’il ne faut plus de passeport pour les franchir ? Nous ne le savons plus. Tout cela nous semble tellement acquis que nous ne nous en réjouissons plus, que nous ne savons plus qu’il y a fallu des décennies d’un volontarisme à côté duquel celui qu’il nous faudra, maintenant, pour cimenter et faire exister l’Europe élargie n’est rien, ou pas grand-chose. Là n’est cependant pas la seule raison qui nous retienne de danser. La deuxième est que nous élargissions les rangs de l’Union au moment même où la mondialisation de l’économie et l’évidence de l’incapacité des Etats-Unis à assurer seuls la stabilité internationale nous obligent à passer une vitesse. Si l’on se désole que l’Union n’ait pas de diplomatie commune, si on le remarque, c’est qu’elle s’en cherche une, pour la première fois de son Histoire. Si nous mesurons le manque d’une défense commune, c’est que le besoin s’en fait ressentir. Si nous déplorons de n’avoir pas de politique économique européenne, c’est que la monnaie unique, les difficultés communes et le besoin de peser face aux Etats-Unis et à la Chine, nous font voir l’absurdité de ne pas harmoniser nos fiscalités, nos protections sociales, nos systèmes de recherche et de formation. C’est l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés ensemble, tout ce que nous entreprenons sans encore savoir comment le mener à bien, qui nous donne le vertige et nous inquiète alors qu’il nous faut, parallèlement, réussir, avec les nouveaux membres, ce que nous avons du faire avec l’Espagne, la Grèce et le Portugal. Et puis, troisième raison de cette grise mine, nos Etats, nos partis et nos hommes politiques sont eux-mêmes tellement intimidés par ce col à passer qu’ils ne savent pas encore comment s’y prendre. Nous sommes partis à la conquête d’un nouveau monde, mais seuls nos enfants seront au bout du voyage.

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