C’était moins d’une semaine après le début de la grève des chantiers Lénine, à Gdansk, celle dont allait naître Solidarité, premier syndicat indépendant du bloc soviétique qui sonna le glas du communisme. Ce jour-là, deux des plus grands intellectuels polonais, Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki, se présentent à la grille du chantier, apportent leur soutien aux grévistes et deviennent les conseillers politiques de leur leader, Lech Walesa. C’est largement grâce à eux que la Pologne et l’Europe centrale ont recouvré l’indépendance et la liberté mais ces deux hommes, ces deux héros, sont aujourd’hui redevenus des hors-la-loi dans leur pays. L’un et l’autre ont refusé de se soumettre à la loi de « décommunisation » qui leur impose, comme à plus d’un demi million de Polonais, enseignants, journalistes, élus ou fonctionnaires, de déclarer qu’ils n’ont pas collaboré avec la police politique des temps communistes. C’est exactement comme si l’on avait demandé à Gandhi de déclarer qu’il n’avait pas été un agent britannique ou à Nelson Mandela qu’il n’avait pas travaillé pour le régime d’apartheid. Cette exigence n’est pas seulement humiliante pour de tels hommes. Elle est tout simplement insultante et odieuse mais s’ils se sont rebellés contre elle, c’est pour une raison bien plus grave encore. Cette loi, dit Bronislaw Geremek, qui risque là son mandat d'eurodéputé, porte en elle une forme de « ministère de la vérité » et de « police de la mémoire » et il faut avoir connu ces régimes pour comprendre à quel point il a raison. Il y eut, en ces temps-là, de francs salauds, volontaires de la dénonciation et prêts à vendre père et mère, femme ou mari, pour une promotion ou un quelconque avantage mais à côté de ceux-là il y eut des peuples entiers otages de régimes totalitaires qui ne laissaient guère le choix. De même qu’il fallait être membre du parti pour accéder à une quelconque responsabilité, une convocation de la police politique ne se refusait pas. Il suffisait de demander un passeport ou d’approcher un poste de prestige pour en recevoir une et là, tout était affaire de nerfs, d’habileté, d’endurance pour ne pas devenir délateur. Ceux qui résistaient à la pression le faisaient à leurs risques et périls mais, plus affreux encore, leur convocation restait dans les archives et, quoi qu’ils n’aient pas fait, leur nom y figure encore et peut faire porter sur eux, question de lecture, la pire des suspicions. Un extraordinaire film allemand, La Vie des Autres, vient de le montrer. On ne juge pas cette période qui, pour la masse des gens, fut tout en camaïeu moral. On ne s’aventure pas à le faire sans risquer le manichéisme et la manipulation politique du passé, sans se faire Grand Inquisiteur, mais un gouvernement l’a fait, celui des frères Kaczynski qui rêvent d’épuration, d’ordre moral et d’un retour au conservatisme de l’avant dernier siècle. C’est contre ce danger qui menace tout l’Europe centrale, que Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki viennent de s’élever avec le même courage qu’hier contre le communisme.

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