C’est un rude coup, un mauvais coup, pour l’industrie française naturellement mais aussi, surtout, avant tout, pour l’Europe de la Défense et l’Europe tout court. Deux semaines exactement après la conclusion des négociations sur l’élargissement, deux semaines après que la Pologne a été admise dans l’Union européenne dont elle deviendra membre en 2004, l’armée polonaise a préféré s’équiper en avions américains plutôt qu’européens. A qualité égale, on aurait attendu que la Pologne choisisse l’Europe, affirme le choix politique pour lequel elle s’est tellement battue mais, précisément, à qualité égale, les Polonais ont choisi des appareils américains plutôt que français ou suédo-britanniques car la prime politique a profité aux Etats-Unis. Il y a trois raisons à cela. La première, la moins importante, est que les Polonais sont mécontents des conditions d’entrée qui leur ont été faites. A tort ou à raison, ils estiment qu’elles manquaient de générosité, que l’Europe avait fait plus d’efforts pour l’Espagne, la Grèce ou le Portugal, qu’on les a fait entrer par la petite porte, comme à regret, alors même que leur agriculture et des pans entiers de leur industrie vont souffrir de la concurrence des pays les plus développés de l’Union. Ils estiment, et sur ce point ils disent vrai, que leur entrée dans l’Europe va commencer par leur coûter cher et que le volontarisme politique dont ils ont fait preuve méritait d’être mieux encouragé. Alors c’est le coup de pied de l’âne, une petite vengeance, manière de montrer qu’on ne les fait pas plier sur tout, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que l’idée d’Europe politique, d’une puissance européenne à même de faire contrepoids aux Etats-Unis sur la scène internationale n’a pas plus d’adeptes en Pologne que dans le reste de l’Europe centrale. La Pologne et tout l’ancienne Europe communiste sont en effet bien trop fraîchement sorties de l’orbite soviétique, ont bien trop longtemps été annexées, auparavant, par les empires pour ne pas répugner aux abandons de souveraineté. Comme la Grande-Bretagne, elles sont résolument souverainistes et, comme la Grande-Bretagne, elles se méfient, comme la peste, de tout ce qui pourrait affaiblir, à leurs yeux, la solidarité atlantique, l’alliance militaire avec les Etats-Unis. Pour elles, la Défense européenne, c’est, certes, l’augmentation des dépenses militaires européennes mais dans le cadre de l’Otan, pour renforcer l’Alliance atlantique, pas pour affirmer une Défense autonome de l’Union, l’indispensable instrument de son indépendance politique. A conditions et qualité égales, c’est donc ce que les Polonais ont voulu dire par ce choix américain. Avant même d’être effectivement entrés dans l’Union, ils ont pris position sur ses évolutions futures et leur décision n’est en fait pas une surprise. Même sans mauvaise humeur sur les marchandages de Copenhague, ils l’auraient prise et il leur faudra du temps pour réaliser qu’on ne peut pas vouloir le marché unique et la solidarité européenne, demain l’euro, sans en accepter la logique, les votes majoritaires, les délégations de souveraineté - l’Europe politique, même au risque de froisser l’Amérique.

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