Un journaliste tunisien de 32 ans s’est immolé lundi à Kasserine, au sud-ouest de Tunis, en laissant un message protestant contre la situation sociale. Un rappel que la révolution tunisienne n’a pas encore tenu toutes ses promesses.

Des policiers tunisiens tirent des grenades lacrymogènes en direction des manifestants à Kasserine, à 270 kilomètres au sud-ouest de Tunis, le 25 décembre 2018.
Des policiers tunisiens tirent des grenades lacrymogènes en direction des manifestants à Kasserine, à 270 kilomètres au sud-ouest de Tunis, le 25 décembre 2018. © AFP / Hatem SALHI / AFP

Huit années, presque jour pour jour, séparent les gestes désespérés de Mohamed Bouazizi et d’Abderrazak Zorgui. Et dans la mort par le feu de ces deux hommes, se retrouve la même détresse sociale, que la révolution tunisienne de 2011 n’a pas permis de surmonter.

Le premier était un vendeur ambulant âgé de 27 ans, qui s’était immolé le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, déclenchant la révolution qui chassa du pouvoir le dictateur Ben Ali. Le second était un journaliste indépendant de 32 ans, et il s’est immolé lundi dernier à Kasserine, à 270 kilomètres au sud-ouest de Tunis, laissant une vidéo dans laquelle il espère que son geste forcera l’État à s’occuper de sa ville. « Ca fait huit ans qu’on attend », disait-il.

Depuis lundi, des affrontements entre de jeunes manifestants et les forces de l’ordre se déroulent à Kasserine et dans plusieurs autres localités. Pas de la même ampleur toutefois qu’en 2010, en particulier à Kasserine où une vidéo tournée dans les couloirs de l’hôpital de la ville avait marqué un tournant en montrant l’ampleur de la répression. Ni même de l’explosion sociale de 2016, partie là encore de Kasserine.

Kasserine, Tebourba et Jbeniana, principales localités où se sont produits des heurts entre manifestants et forces de l'ordre depuis lundi.
Kasserine, Tebourba et Jbeniana, principales localités où se sont produits des heurts entre manifestants et forces de l'ordre depuis lundi. © AFP / AFP

La Tunisie est la seule des révolutions arabes de 2011 à avoir survécu, là où l’Égypte a replongé dans un régime policier, tandis que la Libye, la Syrie ou le Yémen connaissent la guerre. Mais la liberté chèrement acquise ne suffit pas.

La révolution tunisienne qui fêtera son huitième anniversaire le 14 janvier, a certes produit d’importants acquis politiques et sociétaux, à commencer par la Constitution la plus avancée du monde arabe, une plus grande égalité pour les femmes, et le pluralisme politique.

Mais elle n’a pas produit la transformation économique et sociale espérée, car ne l’oublions pas, le déclencheur de la révolution fut l’exaspération sociale des régions de l’intérieur, comme Sidi Bouzid ou Kasserine.

Sur le plan social, la frustration est même immense, avec un chômage qui monte à 25% chez les jeunes de l’intérieur, y compris chez les jeunes diplômés.

Les Tunisiens blâment aisément leur classe politique, qui reste ancrée dans un élitisme peu attentif aux régions défavorisées. Le gouvernement n’a pas réussi à casser le modèle économique qui s’appuie sur les exportations et le tourisme, deux activités côtières.

A intervalles réguliers des explosions sociales viennent rappeler aux gouvernants que le feu couve. Mais à Tunis, on semble plus préoccupé par les jeux de pouvoir entre un vieux Président, son jeune premier ministre, et le chef des islamistes d’Ennahdha dans le rôle du faiseur de roi.

Les dirigeants tunisiens ont évidemment une lourde responsabilité dans cette impasse sociale. Mais aussi l’Europe qui n’a pas aidé la Tunisie à la mesure de l’enjeu de cette dernière révolution démocratique encore en vie, et dont l’échec serait dramatique. Pour les Tunisiens, mais aussi pour tout l’espace méditerranéen, nord et sud. 

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