Juste après le Coran, les Hadiths – les « Propos » en français – constituent le deuxième texte sacré de l’Islam. Ils sont la somme des dits du prophète, étudiés de génération en génération après avoir été rapportés par ses proches, conservés par la tradition orale et progressivement couchés par écrit. Depuis que les cheiks Bukhari et Muslim en ont établis, quelques deux cents ans après la mort de Mahomet, la version qui fait autorité depuis le milieu, donc, du neuvième siècle, ces Hadiths sont l’objet d’une interprétation littérale. Ce sont elles qui ont ainsi contribué à figer l’Islam en en édictant des règles datant de plus d’un millénaire mais le Département turc des Affaires religieuses, la plus haute instance théologique d’un des principaux pays musulmans, s’apprête à en publier bientôt une relecture contemporaine. C’est une révolution. On ne sait pas encore jusqu’où aura osé aller la commission chargée de cette tâche mais, qu’elle ait été timide, audacieuse ou téméraire, cette démarche est sans précédant car seuls des intellectuels isolés s’y étaient risqués jusqu’à présent, dans l’opprobre et, parfois, au péril de leur vie. Un tabou se brise. Dès lors que des autorités religieuses d’autant de poids se seront permis de réinterpréter les Propos du prophète, de les replacer dans un contexte historique, celui du septième siècle, et d’en proposer de nouvelles lectures, la porte sera ouverte au débat, entrouverte en tout cas. Ce que les Turcs auront fait, d’autres le pourront. Ils pourront éventuellement aller plus loin. C’est là quelque chose de tellement important et neuf qu’un chercheur du très pondéré Royal Institute for International Affairs de Londres, Fadi Hakura, n’hésitait pas à déclarer, hier, à la BBC qu’il y voyait « une sorte de parallèle à la Réforme dans le christianisme ». C’était aller vite. Il ne faut pas oublier, surtout, que la Réforme ne s’était pas faite en un jour mais pourtant, oui, le parallèle est juste car toute relecture rompt avec le fondamentalisme pour en revenir aux fondamentaux, aux valeurs originelles débarrassées d’interprétations, de croyances et de conventions d’autres époques. Ce sont les crimes d’honneur, l’assassinat par leurs familles de jeunes filles qui les auraient déshonorées, qui avaient décidé, en 2006, les Turcs à entreprendre cette démarche. Les religieux réprouvaient autant cette barbarie que les laïcs. Ce n’était pas une querelle entre croyants et incroyants. C’était une cause nationale mais comment convaincre les milieux les plus arriérés qu’ils ne pouvaient pas, là, invoquer la religion alors qu’ils le croient, dur comme fer ? La commission s’est mise au travail et elle en est aujourd’hui, par exemple, à soutenir que, si le prophète avait édicté qu’une femme ne pouvait pas entreprendre un voyage de plus de trois jours sans son mari, c’est uniquement que les routes n’étaient pas sûres en son temps et que la preuve en est qu’il a également déclaré qu’il espérait « voir le jour où une femme pourrait parcourir seule une longue distance ». C’est parce que la Turquie est un pays moderne, en plein boom, où les femmes votent depuis plus longtemps qu’en France, qu’elle a décidé de repenser la tradition religieuse, entrouvrant la voie à tout l’Islam.

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