Colin Powell vient de terminer son discours. La salle devant laquelle il s’est exprimé, dimanche, à Davos, est pleine à craquer. Le secrétaire d’Etat américain n’a pas été bon. Il a été excellent, émouvant, plaidant avec conviction la nécessité d’une intervention en Irak. C’est le moment des questions. Il y en a trois mais toutes, toutes les trois, lui disent courtoisement que, non, les Etats-Unis ne doivent pas faire cette guerre. La Présidente d’Amnesty International lui demande si la menace que représente Saddam Hussein est si grande et imminente qu’il faille accepter la tragédie humaine que constituerait le début des hostilités. L’ancien archevêque de Canterbury, la plus grande figure de l’Eglise anglicane, souhaiterait, lui, que les Etats-Unis recourent moins à la force militaire et plus à la force de conviction, à leur prestige et leur rayonnement. Et puis un banquier se lève, la Président de Rabobank, une grande banque néerlandaise, d’un des pays européens, donc, les plus proches des Etats-Unis, et très posément il explique que Saddam Hussein est un épouvantable dictateur, qu’on ne peut souhaiter que sa chute, qu’il est, évidemment, une menace mais qu’on doit, en démocratie, produire des preuves avant de pendre un accusé. Colin Powell a marqué des points, dimanche. Il s’est fait applaudir lorsqu’il a lancé que les Etats-Unis n’ont pas à avoir honte de ce qu’ils ont fait pour le monde et notamment pour l’Europe, mais si bon avocat qu’il ait été, les Etats-Unis, cette année, auront constamment été sur la sellette à Davos. Dans ce forum dédié à la célébration des valeurs américaines, de l’économie de marché, du moins d’Etat, de la diffusion mondiale du modèle américain, les Etats-Unis se sont retrouvés si contestés par le monde des affaires qu’on se serait par moments cru sur un campus égyptien. La coupure, à Davos, était flagrante entre l’Europe et les Etats-Unis, entre l’équipe Bush en tout cas et l’Union européenne qui existait là en tant que telle car tous ses ressortissants, quelle que soit leur nationalité, exprimaient un même malaise devant l’ardeur guerrière de la Maison-Blanche. Du coup, même les Démocrates américains, eux-mêmes très critiques de Georges Bush, étaient effarés par le fossé qui se creuse entre les deux rives de l’Atlantique et les Européens aussi commençaient à s’en inquiéter. Au-delà même de l’Irak, on a soudain senti à Davos que quelque chose se cassait entre l’Europe et l’Amérique, que la disparition de l’URSS et la fin de la Guerre froide avaient privé les deux piliers de l’Alliance atlantique du ciment qu’était la menace soviétique, que la compétition entre une puissance à son apogée et une puissance émergeante faisait resurgir l’Atlantique. On parle anglais à Davos mais, dans ce club des puissants, il n’y avait plus de langue commune. Guerre ou pas guerre, chacun prenait sa voie et le seul officiel américain qui ait fait un triomphe est le sénateur Biden, le chef de file démocrate à la Commission des Affaires étrangères. « Alors quoi, lui demande un Allemand, que devons-nous faire ? Attendre l’élection d’une nouvelle équipe, moins unilatéraliste, plus… ». Le sénateur Biden le coupe : « Yes ! », dit-il.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.