C’était une dictature contre l’autre. Avant la Tunisie et l’Egypte maintenant, le choix du monde arabe semblait se limiter à la plus sinistre des alternatives, les dictatures en place ou celles qu’y instaurerait une victoire des islamistes. Tout bien pesé, des pans entiers des populations de ces pays et, bien sûr, l’Europe et l’Amérique, préféraient encore le statu-quo de régimes policiers vieillissants à la vigueur de nouveaux pouvoirs fanatiques qui auraient mis, comme en Iran, des décennies à s’user. Avec les despotismes en place il y avait plus ou moins les moyens de vivre sa vie à condition de ne pas les contester. Avec des théocraties à l’iranienne, même la vie privée serait passée sous le contrôle du pouvoir. C’est toute la différence entre dictature et totalitarisme et, parallèlement, aux yeux des gouvernements occidentaux, les monarchies absolues et autres présidents éternels avaient au moins le considérable avantage stratégique de ne pas remettre en question l’équilibre international. C’est ainsi que les échiquiers du monde arabe étaient bloqués car personne n’y voyait de forces à même de promouvoir la liberté. Il y avait bien de petits partis exsangues et bâillonnés par la répression, de vieux leaders en exil et quelques intellectuels prestigieux mais personne n’y était plus capable de même lancer la bataille de la démocratie car la Guerre froide et la logique des blocs avaient balayé le peu de pluralisme que le colonialisme avait autorisé. Il n’y avait que les islamistes et puis il y eut la Tunisie. D’un coup, l’immolation d’un chômeur diplômé et le soulèvement national qu’il avait provoqué y a fait voir non seulement l’universalité de l’aspiration à la liberté mais également le courage et la détermination d’une jeunesse éduquée, branchée par internet sur le monde extérieur et déterminée, face aux balles, à imposer la démocratie. Derrière ces manifestants, il n’y avait nulle force organisée et notamment pas islamiste. Il n’y avait que la volonté d’ouvrir une nouvelle page, de faire tomber la peur et créer en marchant. Le monde arabe a regardé, fasciné, survolté. A l’évidence, ce séisme allait avoir ses répliques et, comme prévisible, c’est en Egypte que la première s’est fait sentir. Cela ne signifie pas que le président Moubarak, 30 ans de pouvoir, connaîtra obligatoirement, ou aussi vite, le sort de l’ex-président Ben Ali mais, au Caire comme à Tunis, on est sorti de l’alternative entre les deux dictatures. Regardez les visages des manifestants égyptiens, écoutez leurs revendications, voyez comme ils communiquent et se rassemblent grâce à internet et aux téléphones mobiles. Au Caire comme à Tunis, c’est la liberté qui mobilise une nouvelle génération et la modernité qui lui donne les moyens d’agir. Sous nos yeux, le monde arabe change comme il ne l’avait pas fait depuis la décolonisation. Il s’éveille, se prend en mains et cette vague de fond est évidemment si forte et si grosse de bouleversements que l’Europe et l’Amérique se distancent d’Hosni Moubarak, d’un allié pourtant si fidèle, pour que ce mouvement ne se fasse pas sans elles et contre elles. Cette marche vers la démocratie sera longue et complexe mais le monde arabe l’a entamée.

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