Georges Bush se trompe. L’affaire WorldCom n’est pas un scandale, du moins pas au sens courant de ce mot désignant un fait choquant parce qu’anormal. Ces maquillages comptables, ces quelque quatre milliards de dollars de pertes cachées, autant d’euros, plus de vingt-cinq milliards de francs lourds, sont au contraire la norme ou presque d’une décennie dont il est plus que temps de sortir. Worldcom, c’est un vulgaire trucage, mais outre que, d’Enron en Tyco, l’escroquerie de grande échelle s’est sérieusement banalisée dans le milieu des grandes affaires, ce trou montre à quel point, et si dangereusement, notre époque a sacralisé les chefs d’entreprise. On a tellement dit et répété, depuis dix ans, que les rois de la finance étaient des visionnaires, des créateurs de richesse, des dieux sages et généreux qu’ils ont fini par se croire au-dessus de la loi, pire, du sens commun, par définition infaillibles, intouchables, insoupçonnables même, et, de fait, jamais ou rarement contrôlés. La France a connu cela sous le Second empire et la Troisième République. Les Etats-Unis étaient déjà passé par là à la fin du XIX°. Le mal, comme tout mal, est récurrent mais sa résurgence des années quatre-vingt-dix, celles dont nous commençons à payer la note, tient à l’extraordinaire conjonction du rejet du Trop-d’Etat, de l’écroulement soviétique et de la mondialisation. Il y eut, d’abord, dès les années soixante-dix, la critique de l’excès de réglementation, de dirigisme et d’impôts, d’Etat en un mot, qui conduisit à revaloriser l’entrepreneur et l’entreprise, l’initiative individuelle et la liberté d’entreprendre. Le correctif était bienvenu mais il amena, petit à petit, en deux décennies, à considérer que tout ce qui était bon pour l’entreprise l’était pour le genre humain, à faire du profit l’aune de tout et de toute règle une entrave archaïque. Il s’ensuivit, notamment, la liberté de circulation des capitaux, formidable facteur de développement international mais qui, couplé à la réduction des distances par les nouvelles technologies, créa un nouveau marché, une nouvelle scène économique sur laquelle les Etats n’avaient pas prise tandis que l’entrepreneur y régnait en conquérant. C’est alors que l’URSS implosa et que les vrais problèmes commencèrent. Consultés, les docteurs en libéralisme imposèrent une thérapie de choc. Il fallait privatiser, privatiser vous dis-je et immédiatement – non pas restaurer les règles de la concurrence et du marché libre, briser des monopoles mais, au contraire, privatiser de gigantesques monopoles d’Etat, des pactoles inouïs dont le partage se fit, évidemment, par le vol. On ne dira jamais assez à quel point la chute du communisme a ainsi gangrené le capitalisme. Cabinets d’audit, FMI, Banque mondiale, conseils d’administration et PDG des plus grandes entreprises, presse aussi qui commenta le tout avec enthousiasme, chacun prit là l’habitude de voir dans le Far West l’essence ou une composante essentielle du marché et lorsqu’on en arriva à gonfler artificiellement les cours de Bourse par de retentissantes fusions-acquisitions que finançait ce gonflement des cours auquel on avait intéressé les PDG, tout semblait normal. Le marché, n’est-ce pas, a toujours raison.

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