C’est évidemment le genre de choses qui honorent un journal. Nous avons failli, nous nous sommes trompés, écrivait hier, sur près d’une demie page, le New York Times en expliquant, exemples à l’appui, comment il avait pris pour argent comptant de fausses informations d’opposants irakiens, corroborées par de hauts fonctionnaires américains, sur les armes de destruction massive dont Saddam Hussein aurait disposé. Dans la presse comme dans tous les milieux, ce genre d’autocritique est assez rare pour être relevé et salué mais ce mea culpa laisse pourtant un goût de trop peu. Il ne suffit en effet pas de décrire l’engrenage qui avait fait participer l’un des plus grands journaux du monde à une opération d’intoxication qui a conduit à une guerre. Il ne suffit pas de décrire l’apparence de vérité créée par des témoignages d’Irakiens auxquels tout l’appareil d’Etat américain donnait crédit. Il ne suffit pas de reconnaître un manque de pugnacité dans la vérification de ces informations. Encore faudrait-il expliquer comment et pourquoi une rédaction aussi aguerrie que celle-ci a pu se laisser abuser par cela. Car, enfin, d’autres journaux, en Europe et ailleurs ont su souligner la faiblesse des preuves brandies à Washington, rappeler le passé douteux de ceux des opposants irakiens que promouvait le département de la Défense, dire que même au département d’Etat ces hommes étaient tenus en suspicion et ne pas se laisser convaincre par la si peu convaincante démonstration à laquelle le secrétaire d’Etat, Colin Powell, avait prêté son autorité devant le Conseil de sécurité. Alors, oui, pourquoi le New York Times, et avec lui la quasi-totalité de la presse américaine, ont-ils été si crédules ? Il y a des raisons à cela qui ne se résument pas à ce manquement aux règles du métier dont s’accuse aujourd’hui le quotidien new-yorkais. Cet oubli de la sacro-sainte obligation de recouper ses informations, de ne jamais croire sur parole un pouvoir quel qu’il soit, n’est pas la cause de cette faute. Il est la conséquence d’un climat délétère qui ne fait que commencer à se dissiper. Après le 11 septembre, les Américains ne se sont pas seulement laissé convaincre par leur Président que tous leurs problèmes et ceux du monde tiendraient à une poignée de pervers, à cet axe du mal qu’il fallait briser. Traumatisés, effarés, ils ont voulu croire à cette fable si simple et rassurante car porteuse d’un espoir de solution rapide mais, partant, ils ont aussi cédés à la tentation de l’aveuglement patriotique, de cette cécité volontaire qui, régulièrement, jette les peuples dans l’illusion de la der des der, de la guerre à mener, tous derrière le drapeau, pour anéantir les méchants. Dans ce climat-là, celui de 14 en Europe, il n’y a plus de place pour la raison, signe au mieux de lâcheté, au pire de traîtrise. A de glorieuses exceptions près, la presse américaine a, deux ans durant, renoncé à son rôle de contre-pouvoir, tout simplement abdiqué, car les salles de rédaction - aux Etats-Unis comme ailleurs - ne sont, en période de crise et d’unanimisme patriotique, que le reflet de leurs sociétés, ni pires ni meilleures mais emportées par le flot de l’ivresse commune. C’est cela que le New York Times devrait maintenant dire aux Américains. Américains, réveillez-vous !

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.