Tant qu’on a parlé d’intérêts communs, c’était à peu près l’unanimité. Personne, à ce Forum Europe Russie qui se tient en ce moment à Bucarest, ne contestait, hier, que la Fédération de Russie et l’Union européenne aient besoin l’une de l’autre, que la première ne pouvait pas se passer du pétrole et du gaz dont regorge le territoire russe, que la seconde devrait immanquablement faire appel à la technologie occidentale pour moderniser ses forages et que leurs économies étaient complémentaires puisque l’une est en quête de marchés, l’autre d’investisseurs. Mieux encore, chacun s’accordait aussi sur le fait que Russes, Européens et Américains ont des préoccupations stratégiques communes puisque le défi chinois, l’instabilité de la région pakistano-afghane, la Corée du Nord, les ambitions nucléaires de l’Iran et le radicalisme islamiste leur posent, à tous, des problèmes tout aussi grands, si ce n’est semblables. Logiquement, ces constats auraient du conduire à tranquillement explorer, pragmatiquement, les voies d’un rapprochement négocié, de l’organisation, à terme, du continent européen autour de ses deux piliers que sont l’Union et la Fédération, mais la politique n’est pas qu’affaire d’intérêts et de raison. Elle est aussi faite de perceptions de l’autre, de rancoeurs historiques, de méfiances enracinées dans des moments trop douloureux pour s’oublier en quelques années et cela s’est vu dès qu’est ressortie la question de l’élargissement de l’Otan à l’Ukraine et la Géorgie. D’un coup la salle s’est scindée en deux camps, non pas entre Russes et Européens, non, en deux majorités d’idées. Les uns disaient que les intérêts communs entre les deux piliers du continent étaient bien trop importants pour qu’on les sacrifie à une dispute secondaire, que les Russes ne pouvaient pas accepter sans réagir qu’une alliance militaire étrangère vienne camper à leurs frontières, que cela ne ferait que créer des tensions inutiles, que l’Ukraine et la Géorgie pouvaient parfaitement rester libres et indépendantes en optant pour une neutralité internationalement garantie et qu’en tout état de cause, l’affaire géorgienne avait bien montré que les Occidentaux n’étaient pas prêts à un bras de fer avec Moscou sur l’élargissement de l’Otan. Les autres, des centre-européens surtout, répondaient que des pays indépendants avaient le droit de choisir leurs alliances, que la Russie n’avait, elle, aucun droit de se réserver une zone d’influence dans son ancien empire et que céder sur ce point ne ferait qu’encourager un revanchisme russe. La ligne de fracture était, là, totale. « Comprenez-vous que nous ne voulons pas être Russes ? », demandaient les uns. « Qui parle de cela ? », répondaient les autres et cet embrasement général était d’autant plus surprenant qu’en fait, la question ne se pose plus. Même s’ils ne le disent pas, les Américains ont trop besoin de l’appui diplomatique de la Russie pour ne pas enterrer le dossier et Français et Allemands ne veulent pas de cet élargissement qu’ils ont le pouvoir de bloquer. La question ne se pose plus mais continue de deviser, par sa charge symbolique.

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