C’est un moment important pour la Tunisie et tout le monde arabe. Malgré les pressions de la mouvance salafiste et d’une partie de leur base, les islamistes tunisiens d’Ennahda, portés au pouvoir par les urnes à l’automne dernier, viennent de refuser d’introduire la charia dans la Loi fondamentale en déclarant, hier, que leur Bureau exécutif « affirmait son engagement à respecter l’article de la Constitution stipulant : « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la République ».

« Cet article, a expliqué Rached Ghannouchi, leur chef historique, fait l’objet d’un consensus entre toutes les composantes de la société, préserve l’identité arabo-musulmane de la Tunisie et garantit les principes d’un Etat civil et démocratique ». L’adjectif « civil » s’emploie aujourd’hui pour signifier « laïc » dans le monde arabe car « laïc » s’y entend comme athée. C’est le principe de la séparation de l’église et de l’Etat qu’Ennahda vient ainsi de réaffirmer et pour que les choses soient encore plus claires, Rached Ghannouchi a ajouté : « On ne va pas avoir recours à la loi pour imposer la religion ».

En Tunisie, cela vient apaiser les inquiétudes des modernistes, de la jeunesse démocrate et des femmes qui avaient toute raison de s’alarmer de l’influence prise par les salafistes et de la dérive théocratique dont ils sont porteurs. Dans le monde arabe, cela envoie le signal que la Tunisie, berceau et modèle des insurrections de l’année 2011, ne veut pas mettre la religion aux commandes même si elle a fait d’Ennahda le premier de ses partis qui gouverne depuis en coalition avec deux des formations laïques.

Profondément conservatrices et beaucoup plus religieuses que l’Europe, les sociétés arabes se reconnaissent dans des partis islamistes qu’elles regardent comme des partis musulmans, « islamo-conservateurs » comme on dit en Turquie, mais ne veulent ni du djihad, de la Guerre sainte contre l’Occident, ni d’une théocratie à l’iranienne et encore moins de l’obscurantisme qu’avaient incarné les taliban afghans. Elles veulent se développer dans de bonnes relations avec le monde extérieur et refusent la violence et les islamistes pour lesquels elles ont voté en Egypte comme en Tunisie doivent d’autant plus en tenir compte qu’ils seront maintenant tenus responsables du bien-être de leur pays.

Ils doivent assurer l’ordre et la paix civile, créer des emplois, rassurer les investisseurs et cela interdit tout extrémisme à leurs dirigeants qui veulent être réélus et n’ont pas les moyens, quand bien même en auraient-ils l’envie, d’imposer une dictature. Ils sont ainsi condamnés à une prudente modération qui les éloigne toujours plus, en Tunisie comme en Egypte, des intégristes salafistes et surtout de leurs courants djihadistes dont le ministre tunisien de l’Intérieur, un islamiste, disait la semaine dernière, dans les colonnes du Monde , qu’ils représentaient « le plus grand danger » pour son pays, que la société n’accepterait pas leur violence et qu’un « affrontement était presque inévitable » avec eux. Ce n’est que le début d’un long processus, évidemment incertain, mais, oui, l’islamisme est soluble dans la démocratie.

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