La correspondante du « Guardian » au Caire a été expulsée pour avoir questionné le nombre officiel de cas de coronavirus en Egypte. Un rappel de l’importance d’une information libre pour lutter contre une épidémie, ou pour l’éviter comme à Wuhan en décembre.

Au pied de la pyramide de Gizeh, près du Caire, des égyptiens désinfectent les lieux dans le cadre de la lutte contre le coronavirus.
Au pied de la pyramide de Gizeh, près du Caire, des égyptiens désinfectent les lieux dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. © AFP / Khaled DESOUKI / AFP

« La première victime de la guerre, disait Kipling, c’est la vérité ». Il ne faudrait pas que ce soit aussi le cas dans la « guerre sanitaire » que nous vivons, car une information libre et fiable est au contraire indispensable pour traverser cette épreuve.

Dans plusieurs pays, ce n’est déjà plus le cas. La correspondante au Caire du quotidien britannique The Guardian, Ruth Michaelson, a été contrainte de quitter l’Égypte après avoir cité une étude scientifique montrant que le nombre de cas de coronavirus y était largement sous-estimé. Lors de la publication de son article, le 15 mars, l’Égypte ne reconnaissait encore que trois cas ; l’absence d’informations générait des rumeurs, qui se sont révélées fondées. 

Depuis, deux généraux proches du Président Al-Sissi sont morts du Covid-19, alors que leur contamination n’avait jamais été annoncée. Et l’Égypte a multiplié les mesures de précaution contre la pandémie – mais elle a quand même chassé la journaliste porteuse de mauvaises nouvelles.

Dans la Turquie du Président Erdogan, même scénario, cette fois avec l’arrestation de journalistes turcs, coupables d’avoir révélé des cas de contamination qui n’étaient pas publics. Dans ce pays qui compte le plus grand nombre de journalistes en prison, le gouvernement veut contrôler les termes du débat public sur l’épidémie. Les rares journalistes indépendants en font les frais.

Plus près de nous encore, en Hongrie, au sein de l’Union européenne, le premier ministre Viktor Orban profite de l’épidémie pour renforcer  son contrôle autoritaire. Il criminalise notamment toute fausse information « alarmiste » sur l’épidémie. Toute l’ambiguïté est évidemment la définition d’une information « alarmiste »…

Ne l’oublions pas, ce virus inconnu, apparu début décembre à Wuhan, a prospéré sur la censure. 

Nul ne peut dire avec certitude ce qui se serait passé si les médecins lanceurs d’alerte de Wuhan avaient pu s’exprimer librement, si la presse et les internautes chinois avaient été en mesure de relayer leurs appels. Avoir l’information à temps ne signifie pas nécessairement prendre les bonnes décisions, l’Europe et l’Amérique le montrent en ce moment.

En revanche, ce que l’on sait, c’est ce qui se passe quand l’information est soumise à des intérêts supérieurs, en l’occurrence la stabilité politique et le secret d’État : on a une épidémie qui prospère et s’étend. S’il y a une leçon à tirer de cet épisode, leçon que le système chinois lui-même ne tirera hélas pas, c’est qu’une information libre est un élément nécessaire, mais pas suffisant, pour empêcher une épidémie.

A une époque où, dans les sociétés occidentales, le journalisme est regardé avec défiance, cette épidémie donne au citoyen une occasion de se demander où il peut trouver une information de qualité, indispensable pour trier le vrai du faux, questionner les vérités officielles, et prendre les décisions qui affectent sa propre vie.

Dans une épidémie, on a d’abord besoin de soins, c’est évident ; mais aussi, ne l’oublions pas, d’informations fiables. 

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