Si ce n’est pas les pleins pouvoirs, une dictature ou son amorce, cela y ressemble et beaucoup. Par un décret publié mercredi dernier et qui a mis, depuis, tout le pays en ébullition, le président égyptien, Mohamed Morsi, s’est accordé « le pouvoir de prendre toutes les mesures nécessaires » à la protection de la révolution et de la sécurité nationale ; a placé, jusqu’à l’adoption d’une Constitution, toutes les décisions qu’il a prises depuis son entrée en fonction le 30 juin dernier au dessus de tout recours constitutionnel ou judiciaire ; a déclaré nuls et non avenus les recours déjà introduits contre elles et interdit, aussi, au pouvoir judicaire de dissoudre la Chambre haute et l’Assemblée constituante, deux instances largement dominées par son propre parti, les Frères musulmans.

La magistrature, les journalistes et l’ensemble des forces laïques dénoncent là non seulement le fait d’un « nouveau Pharaon » mais également, plus grave encore, une tentative des islamistes de doter l’Egypte d’une Constitution et d’un pouvoir religieux. Le moins qu’on puisse dire est que cette crainte n’est pas infondée puisque Mohamed Morsi s’est donné le pouvoir de faire rigoureusement ce qu’il veut. C’est alerte rouge en Egypte mais, entre un décret foulant aux pieds jusqu’aux apparences de la séparation des pouvoirs et l’instauration d’une théocratie au Caire, il y a des réalités, des rapports de forces, économique, social, politique, qui laissent croire que rien n’est encore joué.

Si le fait accompli triomphe, toutes les craintes s’avéreront mais l’ensemble des forces laïques, socialisantes ou libérales, compromises avec l’ancien régime ou s’étant toujours opposé à lui, ont su faire front face au danger. Malgré leurs divergences, elles ont su parler d’une seule voix et exprimer ainsi la majorité anti-islamiste qui était apparue lors de la présidentielle et qui n’avait dû sa défaite qu’à la dispersion de ses candidatures.

C’est le premier obstacle sur la route d’une théocratie. Il est tout, sauf insignifiant et les Frères musulmans doivent aussi compter avec l'armée, avec les investisseurs égyptiens et étrangers que ce décret ne rassure pas, avec la minorité chrétienne, les Coptes, dont le nouveau pape est un battant, avec l’Union européenne qui a clairement marqué sa désapprobation et avec les Etats-Unis qui ont aussitôt déclaré leur « inquiétude » même s’ils l’ont pour l’instant fait avec retenue car ils sont reconnaissants à Mohamed Morsi d’avoir joué un rôle essentiel dans la conclusion de la trêve de Gaza.

Ce président islamiste s’est donné, « temporairement » insiste-t-il, tous les pouvoirs mais il n’est nullement prouvé qu’il ait les moyens de les exercer comme bon lui semble. Jusque dans son propre parti, le malaise est si palpable que les Frères musulmans ont décommandé les manifestations de soutien auxquelles ils avaient appelé pour aujourd’hui et que le président lui-même a cherché, hier, un compromis avec le pouvoir judiciaire. L’Egypte n’est pas l’Iran et le plus probable n’est pas qu’elle le devienne car, quoi que veuillent ou ne veuillent pas les Frères, ils doivent compter avec un rapport de forces.

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