Il y a, sur l’Irak, un changement de ton à Washington, quelque chose comme un retour aux réalités. « Nous sommes dans une situation très difficile », reconnaissait, hier, Colin Powell, le chef de la diplomatie américaine, alors qu’il était interviewé sur la chaîne NBC, quelques heures après que l’hôtel Al-Rachid, l’un des bâtiments les mieux protégés de Bagdad, eut été attaqué à la roquette. « Nous ne nous attendions pas à ce que ce soit si intense et si long », a-t-il ajouté avant que Paul Bremer, l’administrateur américain de l’Irak, n’aille plus loin encore. « Les terroristes sont de mieux en mieux organisés (…) Ils ont aujourd’hui recours à des approches plus sophistiquées », a-t-il constaté pour sa part et, si l’on rapproche ces deux déclarations, cela signifie non seulement que l’opération irakienne se passe beaucoup moins bien que les Etats-Unis ne l’avaient prévu mais aussi que la situation, au lieu de s’améliorer, se dégrade. Ce n’est pas un scoop mais le fait qu’on le reconnaisse désormais à Washington est d’autant plus frappant que le grand cerveau de cette opération, Donald Rumsfeld lui-même, le secrétaire à la Défense, l’homme qui n’avait pas de mots assez durs pour ironiser sur les mises en garde contre cette guerre, vient, lui, d’avoir une révélation. Dans un court article que publiait, hier aussi, le Washington Post, il explique en effet que « pour gagner la guerre contre le terrorisme (il faut) aussi gagner la guerre des idées : la bataille des esprits de ceux qui sont recrutés (afin) d’empêcher la nouvelle génération de terroristes de se former (car) pour chaque terroriste que la coalition capture, tue, dissuade ou décourage, écrit-il, d’autres sont entraînés ». Si l’on comprend bien, Donald Rumsfeld vient, autrement dit, de découvrir qu’il ne suffit pas de combattre le terrorisme mais qu’il faut, également, s’attaquer à ses causes, aux raisons, historiques, politiques et sociales, qui poussent tant de jeunes gens à cette barbarie suicidaire. Il ne va pas jusqu’à développer cette évidence, jusqu’à tenter d’explorer ces causes, mais, dans sa bouche, ces seuls mots de « bataille des esprits » et de « guerre des idées », sont une totale révolution. Ce n’est pas là la langage de la droite républicaine, celle qui est au pouvoir, celle dont il est le héraut et, en se repositionnant ainsi, Donald Rumsfeld saute tout simplement du navire avant qu’il ne coule. Sentant que l’impasse à laquelle sa politique a conduit annonce une inéluctable évolution de la politique américaine, il essaie de sauver sa place en changeant de casquette avant qu’on ne lui demande des comptes. Cela ne le rend pas plus sympathique, mais là n’est pas le problème. L’important est qu’un tel homme sente le vent tourner, que le vent tourne donc et que, parallèlement, Colin Powell puisse, lui, se sentir assez fort pour laisser voir que cette opération dont il n’est pas le père avait été mal pensée et mal préparée. La Maison-Blanche finira, tout le montre, par s’engager dans une réévaluation de sa politique mais la tragédie est qu’il y a peu d’options et qu’un recul des Etats-Unis serait maintenant encore plus catastrophique que leur engagement.

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