C’est possible. Il est maintenant possible que ce qui n’était, au départ, qu’une fronde des députés européens devienne ce mercredi, dans quelques heures, l’acte de naissance du parlementarisme européen, de ce vrai Parlement dont l’Union a besoin pour devenir la démocratie qu’elle n’est pas encore. Au début, donc, il n’y avait, à Strasbourg, qu’un rejet de six des vingt-cinq membres de la Commission à laquelle le Parlement doit, ou non, accorder aujourd’hui son investiture. Ce n’est pas seulement que Rocco Buttiglione, le Commissaire désigné à la Justice, la Liberté et la Sécurité, avait qualifié, durant son audition, l’homosexualité de « péché » et déclaré que la famille était faite pour que « la femme ait des enfants et soit protégée par son mari ». A gauche, au centre, à droite aussi, ces phrases étaient mal passées, mais ce n’était pas tout. Cinq autres des Commissaires désignés avaient provoqué de vives réserves du Parlement, en raison soit d’une mauvaise connaissance de leurs dossiers soit de possibles conflits d’intérêts entre leurs activités passées et leurs futures responsabilités. « Ca ne va pas », dirent les députés à José Barroso, l’ancien Premier ministre portugais que le Conseil européen, les vingt-cinq chefs d’Etat et de gouvernement, ont choisi comme Président de la Commission et chargé d’y répartir le postes. « Remaniez votre équipe », lui ont demandé les députés mais, en dehors d’une mesure cosmétique sur les attributions de Rocco Buttiglione, José Barroso n’a tenu aucun compte de la représentation européenne. « Ca passe ou ça casse », lui a-t-il répondu en substance, à la fois par crainte de devenir le Premier Président de la Commission que le Parlement aurait fait revenir sur ses choix et parce que son équipe est non seulement composée de Commissaires désignés par les Etats – c’est la règle – mais aussi, comme toujours, le fruit d’une savante négociation avec les vingt-cinq capitales. Dans son intransigeance, José Barroso défendait en même temps son autorité et la prééminence des Etats mais c’est précisément cela qui a mis le feu aux poudres. Non seulement les députés européens veulent exister mais ils se sont surtout dit que les règles institutionnelles étaient faites pour être appliquées. Si les institutions actuelles prévoient que la Commission doit être investie par le Parlement, c’est pour que ce Parlement en soit un et pas une chambre d’enregistrement. Si le projet de Constitution dispose que le Conseil devra bientôt choisir le Président de la Commission dans les rangs de la majorité parlementaire, c’est que le pouvoir de ce Conseil, des Etats, doit être équilibré par la représentation des citoyens européens, par le Parlement de l’Europe unie. Bien au-delà du cas Buttiglione, c’est un bras de fer qui s’est engagé là entre l’Union et ses Etats, entre les deux sources de la légitimité politique européenne. Petit à petit, toute la gauche, les deux tiers des centristes et une partie même de la droite à laquelle appartient José Barroso sont passés à l’insurrection. A cette heure, la Commission n’a pas de majorité. Peut-être en trouvera-t-elle une dans les minutes qui restent. On ne peut pas déjà l’exclure mais ce Parlement, en tout état de cause, s’ébroue.

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