C’est l’heure des grandes manœuvres à Moscou. Coups bas, vraies et fausses révélations, inculpation de milliardaires - c’est scandales à la une depuis deux mois, un coup de théâtre après l’autre, car la Russie vote cette année et que les hommes au pouvoir, ces hommes des services secrets dont Vladimir Poutine a truffé l’appareil d’Etat, ne veulent pas seulement gagner les élections. L’opposition est si faible, l’emprise du Kremlin si forte qu’ils sont assurés de les remporter, la présidentielle en mars, les parlementaires en décembre, mais ils veulent montrer, en plus, que leur Président est plus populaire que jamais. Il leur faut donc beaucoup de voix, encore plus qu’aux dernières élections, et ils poussent, pour cela, tous les feux contre les plus riches des plus riches, la poignée de gens qui ont le plus profité des privatisations massives du début des années quatre-vingt-dix. Manœuvres ou pas, cela plaît aux électeurs car les privatisations russes ont constitué le plus grand hold-up de l’Histoire. Applaudis par Washington, encouragés par les institutions financières internationales, approuvés aussi par une grande partie de la population qui croyait accéder ainsi à l’opulence occidentale, l’entourage de Boris Eltsine, ses conseillers et sa famille, n’avaient alors pas vendu la propriété collective à un secteur privé qui n’existait pas. Ils l’avaient purement et simplement distribuée, sous couvert de privatisations, à des hommes qui leur en reversaient aussitôt une part substantielle. Ce fut un vol organisé, une corruption d’une ampleur jamais vue, mais qui eut ses théoriciens qui expliquaient que la Russie devait se créer une fortune privée à défaut d’en avoir une, que ces nouveaux riches, se transformeraient en hommes d’affaires, que les meilleurs d’entre eux surnageraient et que cette sélection naturelle opérée, les survivants deviendraient les plus ardents défenseurs d’une stabilisation politique seule à même de légaliser leurs milliards. C’est ainsi que la Russie est passée du communisme à la mafia mais, une décennie plus tard, force est de reconnaître qu’il y avait du vrai dans ce raisonnement. Ce cynisme a durablement pourri le pays et les circuits financiers internationaux. Il a suscité un tel désir d’ordre que c’est sur lui que Vladimir Poutine, ancien collaborateur de Boris Eltsine, a pu surfer pour se faire élire mais de grands patrons, et de grandes entreprise, sont aussi sortis de cette boue. L’un d’entre eux, Vladimir Goussinski que la justice russe vient de faire arrêter à Athènes, avait créé une télévision et des journaux, incroyablement libres et courageux, avant de se faire chasser et déposséder par le nouveau Président. Mikhail Khodorkovsky, la cible des plus violents campagnes en cours, est en train de doter la Russie d’une des premières compagnies pétrolières au monde et beaucoup d’oligarches poussent, désormais, au développement de l’Etat de droit car leurs affaires en ont autant besoin que le pays. Les voleurs se sont embourgeoisés et, en les attaquant, l’équipe présidentielle s’en prend – c’est tout le paradoxe – à des hommes qui sont devenus un atout de la Russie.

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