C’est d’une double prise de conscience que procède ce sommet franco-polonais. Côté français, d’abord, on a commencé à voir, au début de l’année dernière, alors qu’on s’acheminait vers l’adoption, par les vingt-cinq Etats de l’Union, du projet de Constitution qui est, maintenant, à ratifier, que les décisions de l’Europe élargie ne pourraient plus se négocier entre les seules grandes capitales. Du temps de l’Europe des Six, le couple franco-allemand faisait la décision. C’est longtemps resté vrai. Ce l’était beaucoup moins à quinze. Cela ne le sera plus du tout demain car plus on décidera ensemble, ce qui sera le cas, plus le travail d’harmonisation des points de vue sera non seulement nécessaire mais aussi complexe puisque, à vingt-cinq, toutes les coalitions deviennent possibles, pour le choix d’une politique autant que pour la contrer. Comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne, la France restera décisive, par son poids démographique, son influence politique et sa puissance économique mais il lui faudra, pour faire prévaloir ses idées, des alliés, des connivences, une capacité à se faire entendre et convaincre. C’est en vertu de cette réalité que la France s’est résolue, au printemps dernier, à tout faire pour rétablir de bonnes relations avec le plus grand des nouveaux pays membres, la Pologne, 38 millions d’habitants et une économie assez dynamique pour bientôt devenir un acteur non négligeable de la scène européenne. Il y avait, et il y a, pour cela du travail à faire, car la Pologne, tout juste sortie de l’orbite soviétique, est extrêmement sourcilleuse sur sa souveraineté, que cela ne la porte pas à beaucoup d’enthousiasme pour l’idée d’Europe politique, qu’elle est profondément attachée aux Etats-Unis qu’elle regarde comme le seul vrai garant de sa sécurité, qu’elle avait soutenu l’intervention en Irak et que Paris et Varsovie en étaient alors venues aux mots. L’urgence d’un rapprochement avec la Pologne fut donc l’un des thèmes centraux de la Conférence des ambassadeurs français, au mois d’août dernier. En octobre, Jacques Chirac a proposé au Président polonais d’instituer des sommets réguliers, comme avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Italie, et Alexandre Kwasniewski a aussitôt accepté car la Pologne ressentait aussi le besoin d’un « nouveau chapitre » avec la France. Tout l’y poussait aussi car, outre qu’elle est devenue beaucoup plus critique de l’intervention en Irak dont elle voudrait maintenant rappeler ses troupes, la Pologne est déçue par les Etats-Unis qui n’ont guère payé de retour son soutien politique. Chaque jour, la Pologne voit un peu plus qu’elle peut beaucoup plus peser à Bruxelles qu’à Washington, que les aides qu’il lui faut seront européennes et non pas américaines, que le projet européen est par nature politique, qu’elle ne peut l’ignorer, que même les Etats-Unis finissent par le comprendre et que son premier investisseur étranger est, après tout, cette France avec laquelle Georges Bush vient de reprendre le dialogue. Ce sommet ouvre une page, celle des Vingt-cinq.

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