Edouard Balladur n’a pas tort. Bien que l’Etat détienne, jusqu’aujourd’hui, 70% du capital de Gaz de France, bien qu’il ait donc son mot à dire, et le premier, sur ce projet de fusion avec Suez qui demandera, qui plus est, une modification de la loi, il n’était pas forcément heureux que cette fusion soit traitée en affaire d’Etat et annoncée par le Premier ministre. Une coloration nationaliste en a été donnée à cette affaire. On avait presque l’impression que la France déclarait la guerre économique à l’Italie ou organisait, en tout cas, la mobilisation contre un pays ami avec lequel elle a jeté les bases de l’Union il y a un demi siècle. Le gouvernement n’a rien gagné à se mettre, là, en première ligne mais si la forme était maladroite, le fond est-il choquant ? Là, on, on ne voit pas. On ne voit pas ce qu’il y aurait de choquant à ce que le gouvernement français préfère, et donc facilite, la fusion de deux groupes français au passage de l’un d’entre eux sous contrôle étranger, même européen. On ne voit ni pourquoi ni au nom de quoi le Premier ministre aurait dû contrecarrer la volonté que ces deux groupes avaient de faire front car, s’il l’avait fait, il aurait, alors, prêté la main à la constitution d’un groupe italien qui, non content d’avoir absorbé un puissant groupe français, serait devenu un concurrent direct et redoutable d’EDF. Ce n’aurait pas été son rôle et il aurait eu d’autant moins de raisons de l’endosser qu’un groupe français est tout autant européen qu’un groupe italien et que rien n’empêchera, demain, si nécessaire, Suez-GDF, le fruit de cette fusion, de se rapprocher d’autres entreprise européennes en vue de constituer un groupe paneuropéen, à même de peser plus encore sur le marché mondial et d’y défendre les intérêts de l’Europe. Il y a même là quelque de parfaitement logique, une construction par étapes, telle qu’elle s’est faite dans l’aéronautique et l’armement, où on l’avait d’abord assisté au regroupement de forces nationales avant la création de synergies européennes. Est-ce à dire, pour autant, que tout soit parfait dans cette fusion ? Non, bien au contraire, car, du projet d’OPA hostile d’Enel sur Suez à la coloration nationaliste pris par la réaction française, on ne voit que trop le piteux état dans lequel est le projet européen. A l’heure où l’enjeu énergétique est le plus important de la période, à l’heure où les approvisionnements en gaz et en pétrole deviennent fragiles et dépendants de pays producteurs tentés d’en faire des instruments de puissance politique, rien ne devrait être plus urgent pour l’Europe que la définition d’une politique énergétique et d’une stratégie industrielle en ce domaine. La Commission comme les gouvernements européens le savent et le disent mais, au lieu d’une concertation entre Etats et entreprises de l’Union, c’est à une foire d’empoigne qu’on assiste, à une renationalisation des politiques qui ne fait que retarder et compliquer l’émergence de politiques européennes. S’il y a là un coupable, ce n’est ni la France ni l’Italie. C’est la panne de l’Europe, une panne toujours plus longue et dramatique.

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