Ce sont décidément, comme prévisible, des victoires à la Pyrrhus. Après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali et d’Hosni Moubarak, les islamistes avaient si bien remporté les élections tunisiennes et égyptiennes que beaucoup de leurs opposants laïcs les voyaient déjà s’installer dans une nouvelle et longue dictature. La crainte était, en un mot, qu’ils n’instaurent une théocratie à l’iranienne mais, deux ans plus tard, où en est-on ?

En Tunisie, les islamistes d’Ennahda sont confrontés à une situation économique si gravement dégradée, un mécontentement social si profond et des grèves et des explosions de violence si fréquentes, qu’ils cherchent aujourd’hui à élargir leur gouvernement. Ils voudraient non seulement donner plus de responsabilités aux deux partis laïcs qui avaient choisi de s’allier à eux pour les canaliser de l’intérieur mais également aux formations politiques qui leur avaient opposé, mais dans le désordre, un front du refus.

Ces négociations piétinent car les laïcs exigent des garanties qu’Ennahda n’est pas encore prêt à leur donner. La situation paraît pour l’instant, si bloquée que les islamistes tunisiens sont dans l’impasse, dos au mur ou presque, et leurs cousins égyptiens, les Frères musulmans, ne sont pas en meilleure forme.

En Egypte, non seulement les indicateurs économiques sont tout aussi catastrophiques qu’en Tunisie mais la tension y est telle que des affrontements de rue viennent d’y faire 46 morts et de très nombreux blessés. Il y a eu les neuf personnes tuées, notamment à Suez, lors des manifestations auxquelles l’opposition laïque avait appelé à l’occasion du deuxième anniversaire des débuts de la révolution. Vivement et directement contesté, le président islamiste, Mohamed Morsi, a répondu par la force pour éviter que ces manifestations ne prennent trop d’ampleur mais, parallèlement, un verdict – 21 condamnations à mort – a suscité de véritables émeutes à Port-Saïd.

Les condamnés ne sont pas des opposants aux islamistes mais des supporters d’un club de football local qui, le 2 février dernier, avaient lynché 74 supporters du club de foot du Caire, Al Ahly, très engagé contre le pouvoir militaire qui assurait, alors, la transition après la chute d’Hosni Moubarak. Ces meurtres avaient été le fruit d’une manipulation policière, d’une vengeance contre les forces révolutionnaires, et les supporters cairotes avaient donc menacé de descendre dans la rue si le verdict ne répondait pas à leur attente.

De peur d’émeutes au Caire, le pouvoir islamiste leur a donné satisfaction mais il a, ce faisant, semé la révolte à Port Saïd dans une sanglante allégorie de son impuissance face à la fureur générale qui secoue l’Egypte. Hier soir, Mohamed Morsi a décrété l’état d’urgence à Suez, Port Saïd et Ismaïliya et appelé, dans le même souffle, les forces d’opposition à un dialogue national qui devrait s’ouvrir, ce soir, au Palais présidentiel. Comme en Tunisie, l’opposition pose ses conditions à des islamistes qui ont besoin d’elle. Elle ne peut pas plus les renverser qu’ils ne peuvent, eux, continuer longtemps à gouverner seuls. On est loin, très loin, du précédent iranien. On est dans l’incertaine confusion d’une révolution qui n’en est qu’à ses débuts.

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