Oh oui, que cette scène était belle. Peut-être en avez-vous vu des images. Les élus tunisiens venaient d’adopter, hier, une nouvelle Constitution. Trois ans après la première des révolutions arabes, la Tunisie venait de faire entrer dans sa Loi fondamentale l’égalité entre hommes et femmes, l’objectif de la parité, la liberté de conscience, l’interdiction des poursuites pour apostasie et le caractère « civil » de la République, civil et non pas religieux.

Dans cette Assemblée pourtant largement dominée par les islamistes d’Ennahda, le vote avait été massif, 200 voix pour, 14 contre, trois abstentions et, lorsque le résultat est tombé, les députés se sont comme projetés de leurs bancs, déployant le drapeau national, souriant, riant, heureux et entonnant soudain l’hymne national, à pleins poumons. Tous courants politiques confondus, une Tunisie unie entrait dans la démocratie, une démocratie qui reste, bien sûr, à enraciner, consolider, construire, mais une vraie démocratie dont la Constitution respecte chacun et garantit les libertés de tous.

Chapeau ! Chapeau bas et bravo à ce pays mais ce si beau moment à qui et à quoi le doit-on ?

D’abord à deux morts trop oubliés, Pierre Mendès-France et Habib Bourguiba. Le premier avait si bien su tendre la main aux indépendantistes tunisiens que la Tunisie a pu garder et non pas rejeter ce qu’il y a de meilleur dans la République et la culture françaises. Le second, artisan de l’indépendance nationale et Premier président de la République tunisienne, avait su semer les germes de la modernité, notamment avec un statut de la femme totalement révolutionnaire pour l’époque, et ce sont ces germes qui ont permis à la Tunisie d’avoir une société ouverte, tolérante, aussi organisée qu’exigeante sur ses libertés – celle-là même dont la constante mobilisation a barré la route aux tentations théocratiques qui existaient, bien sûr, dans les rangs d’Ennahda.

Ce moment, on le doit aussi, même si beaucoup des démocrates tunisiens n’aimeront pas l’entendre dire, à ceux des laïcs qui avaient choisi de s’allier aux islamistes, de gouverner avec eux pour éviter que la scène politique ne se fracture autour de la question religieuse. Il leur a fallu du courage, braver l’incompréhension, mais ils ont ainsi su intégrer Ennahda à une coalition parlementaire, faire dépendre ce parti de leurs votes et non pas de la force, l’obliger à des compromis et le placer devant les responsabilités du pouvoir.

Quand la situation sociale est devenue critique, lorsque des fanatiques islamistes ont commencé à tuer et fomenter des troubles, lorsque l’Egypte, aussi, s’est retournée contre ses propres élus islamistes, les ministres venus d’Ennahda et le chef de ce parti ont ainsi opté pour la conciliation – non seulement pour cette Constitution mais aussi pour leur retrait et la mise en place d’un gouvernement de technocrates chargés de préparer de nouvelles élections.

Les islamistes tunisiens ont précipité leur évolution et choisi d’aller se refaire dans l’opposition. L’esprit de compromis l’a emporté, non sans mal mais emporté dans tous les courants politiques et cela aussi s’appelle la démocratie, une démocratie que tous les élus tunisiens étaient, hier, si fiers d’avoir su préserver.

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