C’est la Pologne, on le sait, qui a précipité l’effondrement communiste. Sans la résistance acharnée qu’elle avait opposée, dès 1956, à l’emprise soviétique, sans les grèves ouvrières de l’été 1980, sans l’essor de Solidarité, premier syndicat libre du bloc de l’Est, sans ses dix millions de membres et leur refus de plier après l’instauration de l’état de guerre par le général Jaruzelski, le monde n’aurait pas vu la fragilité du soviétisme et ses mensonges, le Kremlin n’aurait pas pris conscience de sa faiblesse et l’URSS n’aurait pas si vite abdiqué. La Pologne fut le tombeau du communisme mais comment expliquer alors que 46% des Polonais, près de la moitié d’entre eux, estiment aujourd’hui que le dirigeant qui a le plus fait pour leur pays depuis la fin de la Seconde guerre mondiale soit Edward Gierek, patron, durant les années soixante-dix, du parti qu’ils se sont acharnés à abattre ? Illogique, aberrant, se dit-on, mais ça ne l’est pas car il n’y eut pas un communisme mais plusieurs. De 1917 à 1989, de la victoire à la faillite, ce système connut en effet plusieurs phases. On en retient la terreur et le Goulag, le totalitarisme d’un parti unique et mangeur d’hommes, une réalité qui ne fut que trop vraie et suffit à le condamner, mais en URSS même, l’ouverture de la Nouvelle politique économique, de la Nep, a succédé aux horreurs de la guerre civile avant que le stalinisme ne brise les espoirs de libéralisation. Il s’en était suivie quinze années d’épouvante qui, devant l’offensive allemande, cédèrent le pas à une politique d’union nationale, indispensable au moral des soldats. Sitôt la victoire acquise, ce fut le regel jusqu’à la mort de Staline dont les successeurs ouvrirent les vannes mais l’espoir qui naquit alors menaça si bien d’emporter le communisme que Khrouchtchev fut déposé avant que le parti ne décide d’un surplace qui ruina la Russie. Il y eut plusieurs Unions Soviétiques, entre temps, les pays d’Europe centrale avalés par Staline à la Libération connurent chacun leur histoire. La Hongrie ne fut pas la Roumanie, la Tchécoslovaquie ne fut pas la Pologne où Edward Gierek tenta, dans les années de soixante-dix, de trouver un modus vivendi avec son peuple en remplissant les magasins grâce aux crédits occidentaux, notamment français. Dans ces années-là, la Pologne s’est si bien endettée qu’elle s’est ruinée mais on y vivait pas si mal, muselé mais sûr de son emploi, sans libertés mais le frigidaire plein. Gierek fut balayé par Solidarité mais quand vint la démocratie et l’heure des comptes, quand la démocratie entreprit de recréer une économie et que des pans entiers de l’industrie communiste furent abandonnés à leur ruine, beaucoup se souvinrent des années Gierek comme d’un âge d’or, gris, triste, stupide et faux mais où chacun était à la même enseigne, survivant seulement mais survivant tout de même. La Pologne, aujourd’hui, décolle, s’affirme, mais tandis que les uns prospèrent, les laissés-pour-compte n’ont plus qu’à mourir et ce sont ceux-là qui regrettent Gierek et son temps, le temps béni du communisme.

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