Les Etats-Unis retrouvent là un dilemme trop connu. L’un de leurs principaux alliés du monde musulman, le président pakistanais Pervez Musharraf, fait face à une révolte démocratique croissante depuis qu’il a limogé, le 9 mars dernier, le président de la Cour suprême, Iftikhar Chaudhry. Officiellement, le chief justice a été suspendu pour népotisme et corruption mais le corps judicaire, avocats et magistrats, rejette massivement cette décision, considérant qu’Iftikhar Chaudhry paie en réalité son intention de contester le droit du général Musharraf de briguer, en fin d’année, un nouveau mandat présidentiel tout en restant à la tête de l’armée. Pour eux, c’est l’indépendance du pouvoir judiciaire qui est en cause, un principe qui n’est pas rien dans ce pays dont les militaires et les services secrets sont les vrais maîtres mais où l’héritage britannique interdit de bafouer ouvertement la loi comme dans une quelconque dictature. Créé par la Grande-Bretagne en 1947, issu d’un rêve d’intellectuels musulmans de l’empire des Indes qui voulaient doter leurs coreligionnaires d’un foyer national après le départ du colonisateur, le Pakistan oscille depuis sa naissance entre pouvoir militaire et règles démocratiques et, soudain, la révolte des hommes de loi a pris l’ampleur d’une révolte populaire. Organisées dès le limogeage d’Iftikhar Chaudhry, leurs réunions de protestions tournent, dans chaque ville, aux manifestations de rejet du Président. Iftikhar Chaudhry est devenu un héros national, désormais soutenu par le principal parti d’opposition, le Parti populaire de Benazir Bhutto. Les 12 et 13 mai, l’annonce de sa venue à Karachi, la plus grande ville du pays, avait provoqué un tel enthousiasme qu’une brutale répression avait fait 40 morts et, samedi, le chief justice a haussé le ton. « Le pouvoir absolu corrompt absolument », a-t-il lancé au cours d’un séminaire sur « la séparation des pouvoirs » tenu dans les bâtiments de la Cour suprême. La télévision retransmettait ces débats. Plusieurs milliers de personnes étaient réunies devant le bâtiment et la discrétion des Etats-Unis trahit leur embarras. Démocratique, menée par des classes moyennes aussi hostiles aux islamistes qu’au pouvoir militaire, cette révolte pakistanaise est exactement ce qu’ils avaient espéré susciter dans tout le monde musulman avec le renversement de Saddam Hussein. Normalement, la Maison-Blanche devrait applaudir, appeler au moins le général Musharraf à la retenue, mais le Pakistan est une pièce maîtresse du dispositif américain, notamment en Afghanistan, et la Maison-Blanche voit en ce général un rempart contre l’influence des islamistes pakistanais. Cette crise fait débat à Washington mais, pour l’heure, échaudée par son aventure irakienne, l’Amérique paraît préférer un tiens à deux tu l’auras – un général à la démocratie.

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